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www.comptoirlitteraire.com
présente
‘’Alcools’’

(1913)
recueil de poèmes de Guillaume APOLLINAIRE

On trouve ici les textes et les commentaires de :

‘’Les colchiques’’ (page 2), ‘’Palais’’ (page 4), ‘’Chantre’’ (page 5), ‘’Crépuscule’’ (page 5), ‘’Annie’’ (page 7), ‘’La maison des morts’ (page 8), ‘’Clotilde’’ (page 13), ‘’Cortège’’ (page 14), ‘’Le voyageur’’ (page 16), ‘’Marie’’ (page 18), ‘’La blanche neige’’ (page 19), ‘’Poème lu au mariage d’André Salmon’’ (page 20), ‘’L’adieu’’ (page 21), ‘’Salomé’’ (page 21), ‘’La porte’’ (page 22), ‘’Merlin et la vieille femme’’ (page 23), ‘’Saltimbanques’’ (page 24), ‘’Le vent nocturne’’ (page 25), ‘’Lul de Faltenin’’ (page 26), ‘’La tzigane’’ (page 27), ‘’L’ermite’’ (page 27), ‘’Automne’’ (page 31), ‘’L’émigrant de Landor Road’’ (page 31), ‘’Rosemonde’’ (page 35), ‘’Le brasier’’ (page 35), ‘’Nuit rhénane’’ (page 38), ‘’Mai’’ (page 41), ‘’La synagogue’’ (page 43), ‘’Les cloches’’ (page 43), ‘’Schinderhannes’’ (page 44), ‘’Rhénane d’automne’’ (page 45), ‘’Les sapins’’ (page 47), ‘’Les femmes’’ (page 48), ‘’Signe’’ (page 50), ‘’Les fiançailles’’ (page 50), ‘’À la Santé’’ (page 53), ‘’Automne malade’’ (page 55), ‘’Cors de chasse’’ (page 57), ‘’Vendémiaire’’ (page 57).
Les autres poèmes (‘’Zone’’, ‘’Le pont Mirabeau’’, ‘’La chanson du mal-aimé’’, ‘’La Loreley’’) sont étudiés dans des dossiers à part.

Bonne lecture !

Ce recueil de poèmes comprend des poèmes anciens, composés de vers réguliers et parus dès 1898, et des poèmes nouveaux composés de vers libres. Par son sous-titre originel, «1898-1912», le recueil s’offrait comme le journal poétique d’une quinzaine d’années de création ; l’histoire d’une œuvre s’y combinait avec celle d’une aventure poétique, le jeune poète cherchant sa voie, se faisant aussi bien le représentant de l’avant-garde. Apollinaire révéla rétrospectivement l’esprit de cette datation dans une lettre qu’il adressa à Max Jacob en mars 1916 : «Prends […] tous tes poèmes qui ont paru dans une revue […] jusqu’à nos jours. Sans doute cela fera un volume ; tu y ajoutes au besoin les quelques poèmes qu’il faudra et tu auras un volume et garderas des tas de poèmes inédits en mettant en lieu sûr les représentants de ton lyrisme pendant une longue période de poésie». Cette «longue période de poésie» ainsi mise en lieu sûr allait, s’agissant du rédacteur de la lettre, des lendemains du symbolisme à la veille du surréalisme. Mais, en fait, Apollinaire ne respecta pas l’ordre chronologique de création des poèmes, qui aurait accentué la résonance autobiographique, le poème liminaire, “Zone”, ayant été en réalité le dernier composé.

De plus, devant l’exemple qui lui avait été donné par Blaise Cendrars, dans une décision de dernière heure, sur les épreuves mêmes, alors que ses poèmes avaient initialement paru encore ponctués, il supprima partout la ponctuation. Il poursuivait ainsi le but constant des poètes, qui a toujours été de saboter la langue. Sans ponctuation, il n'y a plus de concurrence entre le mètre et la syntaxe ; on ne marque pas de pause, même là où le sens l'exige et on en marque une là où il ne l'exige pas ; la versification prend à contre-pied les règles du discours normal. Perdre l’ordre et la coordination, l’armature logique et rationnelle, abolir la frontière entre le raisonnement et la musique, forcer l’œil, la voix, la pensée même à suivre le mouvement musical, se fait au profit de l’aventure poétique, les mots connaissant des regroupements plus secrets que ceux qu’impose la syntaxe, le rythme se permettant toutes les modulations, le texte acquérant plus de fluidité, les images produisant un effet d’autant plus fort qu’elles sont ainsi libérées, les possibilités d'interprétation étant multipliées. Le poète contraint le lecteur à s’abandonner à la dérive poétique, à une logique affective plus secrète, à devenir lui-même un chercheur et un trouveur de sens, à exprimer son émotion par ses choix de lecture. Enfin, pour Marinetti, au début du XXe siècle, supprimer la ponctuation, c’était provoquer dans la lecture des modifications de perception analogues à celles provoquées par la vie moderne.

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Zone”
Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - ‘’Zone’’

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Le pont Mirabeau” :
Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - ‘’Le pont Mirabeau’’

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La chanson du mal-aimé” :
Pour le texte et une analyse, aller à APOLLINAIRE - ‘’La chanson du mal-aimé’’

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Les colchiques
Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s'empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne
Les enfants de l'école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Commentaire
Ce poème aligne trois strophes irrégulières formées successivement de sept vers, de cinq vers, de trois vers, des vers aux rimes suivies qui sont pour la plupart des alexandrins, certains étant cependant formés de deux hémistiches (vers 2 et 3), d’autres, légèrement plus longs (vers 6, 8, 9, 10, 11, 12, 14), pouvant avoir douze syllabes, au prix de quelques élisions audacieuses (par exemple : «Qui batt(ent) comme les fleurs battent au vent dément», mais que l'on peut également considérer comme irréguliers.

Encore que le sens de ce poème ne soit pas hermétique, on note çà et là quelques difficultés d'interprétation. Le premier vers ne manque pas d’être inquiétant par la juxtaposition de «vénéneux» et de «joli», la mention de la saison triste qu’est l’«automne». «Le pré est vénéneux» parce que, mêlés à l'herbe, il y a des colchiques, plantes vénéneuses (que, dans la réalité, les vaches évitent, mais le poète l'ignore ou feint de l'ignorer). Dans les vers 2 et 3 est dramatisé, par l’enjambement qui divise un alexandrin en deux hémistiches, le contraste entre la placidité des vaches et le danger qu’elles courent. Le colchique est «couleur de cerne et de lilas», couleur de paupières violâtres et fripées : ces fleurs se parent avec trop de coquetterie et leur fard est trop étudié ; elles cachent leur vraie nature. Un enjambement projette dans le vers 5 un court rejet après lequel le rétablissement de la ponctuation ferait bien saisir que le poète s’adresse à une personne qui, de toute évidence, est une femme, la femme aimée, Annie Playden qui, elle aussi, lui a caché sa vraie nature. Cependant, bel exemple d’effet que permet la suppression de la ponctuation, on peut comprendre aussi que «le colchique y fleurit tes yeux». Que les yeux de cette femme soient «violâtres» «comme leur cerne» élargit considérablement leur malignité qui est celle aussi de la triste saison qu’est l’automne. Le vers 7, qui clot la strophe, marque bien, par le «Et» initial et par les rimes qui répondent à celles des premiers vers, l’enchaînement inéluctable des situations : comme les vaches s’empoisonnent en broutant les colchiques, le poète s’empoisonne en aimant Annie Playden ou en continuant à ruminer ( ! ) son souvenir.

À la deuxième strophe, une troupe d'écoliers joyeux survient, leur «fracas» étant rendu par les sonorités de «hoquetons» et d’«harmonica». Ingénus, autres représentations du poète, ils cueillent les colchiques sans se douter que ces fleurs si jolies sont dangereuses. Ne sont-elles pas «sont comme des mères»? Mais la suite, qui n’apparaît qu’après l’enjambement, «Filles de leurs filles», ne manque pas d’étonner. La comparaison, en effet surprenante, peut s’expliquer ainsi : ces «mères, filles de leurs filles» sont des mères de famille si outrageusement fardées et coquettes qu'on les prendrait pour... les filles de leurs filles. Ces fleurs sont de nouveau comparées à la femme, à ses «paupières» qui «battent au vent dément» car, familièrement, on dit «un vent fou». On peut se demander si, en l'occurrence, ce vent-là ne rend pas fou celui qui, apercevant tous ces «battements» de fleurs, croit voir, mille fois répétés, les battements de paupières de la belle infidèle qui est une autre jolie fleur, point du tout ingénue.

À la dernière strophe, «le gardien du troupeau» qui laisse ses vaches s’empoisonner est comme un dieu indifférent au sort de ses créatures, bovins ou humains. Les vaches, qui sont «lentes et meuglant» parce que le poète prend ou affecte de prendre ces meuglements pour l'expression d'un regret, leur lenteur, pour la réticence à s'arracher au pâtis, abandonneraient «pour toujours ce grand pré» : en fait, ce n’est que pour tout l'hiver. Mais c’est le poète qui veut se convaincre d’abandonner pour toujours la pensée de cette femme infidèle, sinon de renoncer à l’amour pour toujours.


Ainsi, ce poème apparemment impersonnel et descriptif, où, du spectacle champêtre, se dégage une atmosphère magique, est en fait une chanson douce et triste de l’amour déçu, de l’amour trompé, de l’acceptation mélancolique de la condition humaine. Il est un de ces poèmes d’Apollinaire que la souffrance même a permis de naître.

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Palais

À Max Jacob
Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve

Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée

Le palais don du roi comme un roi nu s'élève

Des chairs fouettées des roses de la roseraie
On voit venir au fond du jardin mes pensées

Qui sourient du concert joué par les grenouilles

Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles

Et le soleil miroir des roses s'est brisé
Le stigmate sanglant des mains contre les vitres

Quel archet mal blessé du couchant le troua

La résine qui rend amer le vin de Chypre

Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva
Sur les genoux pointus du monarque adultère

Sur le mai de son âge et sur son trente et un

Madame Rosemonde roule avec mystère

Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns
Dame de mes pensées au cul de perle fine

Dont ni perle ni cul n'égale l'orient

Qui donc attendez-vous

De rêveuses pensées en marche à l'Orient

Mes plus belles voisines
Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse

La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit

Pendez vos têtes aux patères par les tresses

Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles
On entra dans la salle à manger les narines

Reniflaient une odeur de graisse et de graillon

On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine

Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon
Puis les marmitons apportèrent les viandes

Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau

Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes

Et mes souvenirs faisandés en godiveaux
Or ces pensées mortes depuis des millénaires

Avaient le fade goût des grands mammouths gelés

Les os ou songe-creux venaient des ossuaires

En danse macabre aux plis de mon cervelet
Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles

Mais nom de Dieu !

Ventre affamé n'a pas d'oreilles

Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux
Ah ! nom de Dieu ! qu'ont donc crié ces entrecôtes

Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons

Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes

Pour mes pensées de tous pays de tous les temps
Commentaire
Dans ce poème, Apollinaire signale la toute-puissance de l'imagination poétique. Si l’on considère les poèmes d’”Alcools” comme une suite de rêves, on arrive ici «au fond du Rêve» et l’étrangeté est beaucoup plus forte. Il entend se libérer du poids du passé culturel comme l’indiquent symboliquement les rôtis de pensées mortes qui sont servis.

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Chantre
«Et l'unique cordeau des trompettes marines»
Commentaire
Ce monostiche, qu'Apollinaire appelait drôlement «vers solitaire», est la relique tirée d’un brouillon, y restant attaché par le «et» initial. De ce poème, les trois premières strophes ont fourni le début des “Fiançailles”, la quinzième et deux vers de la douzième se sont retrouvés dans “L’émigrant de Landor Road”, et la dix-septième dans “Le brasier”. Il produit dans le recueil un effet similaire à la discordance qui, dans la prosodie, déstabilise, ébranle, introduit comme un déchirement.

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Crépuscule
    À Mademoiselle Marie Laurencin.
    Frôlée par les ombres des morts

    Sur l'herbe où le jour s'exténue

    L'arlequine s'est mise nue

    Et dans l'étang mire son corps


    Un charlatan crépusculaire

    Vante les tours que l'on va faire

    Le ciel sans teinte est constellé

    D'astres pâles comme du lait


    Sur les tréteaux l'arlequin blême

    Salue d'abord les spectateurs

    Des sorciers venus de Bohême

    Quelques fées et les enchanteurs


    Ayant décroché une étoile

    Il la manie à bras tendu

    Tandis que des pieds un pendu

    Sonne en mesure les cymbales


    L'aveugle berce un bel enfant

    La biche passe avec ses faons

    Le nain regarde d'un air triste

    Grandir l'arlequin trismégiste


Commentaire
Comme l’indique la dédicace, Guillaume Apollinaire a écrit ce poème en pensant à Marie Laurencin avec laquelle il avait rompu en 1912.

Ce poème, constitué de cinq quatrains d’octosyllabes à rimes ou assonances placées un peu au hasard d’une strophe à l’autre, marqué dès son titre par le déclin et la mort qui sont peut-être ceux de cet amour perdu, les transpose dans une sorte de parade foraine désenchantée où apparaissent différents personnages quelque peu fantastiques. Il pourrait être un de ces tableaux naïfs, dans le style du Douanier Rousseau, que peignait Marie Laurencin, où ses créatures, nourries de fleurs et de songes, regardent un univers féerique de leurs grands yeux étonnés de biche ou de gazelle.

Le premier personnage de cette troupe de forains est “l’arlequine” à laquelle est consacrée la première strophe. Devant la perspective de la mort qu’annonce le crépuscule («le jour s’exténue»), elle éprouve le besoin de se mirer pour ne pas se perdre tout à fait. On peut donc croire qu’il s’agit bien de la peintre qui, en effet, se mirait dans ses tableaux, y représentait son monde intérieur.

Le crépuscule est encore évoqué dans la deuxième strophe par cette atténuation, ces couleurs suaves qui justement étaient celles qu’affectionnait l’artiste. Mais, d’abord, se dépense sans trop y croire, pour attirer et convaincre la clientèle, le «charlatan» qu’est le bateleur, le bonimenteur. Mais ne s’agit-il pas d’Apollinaire lui-même dont la poésie est fondée sur la trouvaille (donc «les tours»), la nouveauté étant par avance «crépusculaire»?

Il est plus sûr que «l’arlequin blême» de la troisième strophe, s’il rappelle un peu les baladins efflanqués que peignait Picasso aux environs de 1905, représente Apollinaire. Alors que l'arlequin est habituellement un être joyeux qui aime s'amuser, se donner en spectacle, il est «blême» du fait de ses désillusions sentimentales, ou de son trac devant des spectateurs aussi ferrés en matière de magie que ces «sorciers venus de Bohême», donc des bohémiens, des tziganes (fréquemment évoqués dans le recueil dont un des thèmes récurrents est le voyage), que ces «fées» et ces «enchanteurs» qui, comme par hasard, sont justement des personnages de ses contes.

Pourtant, la quatrième strophe montre d’abord un de ses tours. Mais déjà l’attention se détourne vers un musicien acrobate.

Dans la dernière strophe, se manifestent d’autres membres de la troupe qui aurait même une ménagerie. Mais tout est fait pour une chute qui revient sur l’arlequin, décidément le personnage principal, d’autant plus qu’il est «trismégiste», du latin «trismegistus», trois fois très grand, mot qui semble avoir été cher à Apollinaire puisqu’on le retrouve dans un autre poème, “Vendémiaire”, où «les rois» «trois fois courageux devenaient trismégistes». Mais grandit-il vraiment, voit-il son art s’affirmer, ou n’est-ce qu’aux yeux du nain qu’il est, par un effet de contre-plongée, un géant en fait dérisoire, Apollinaire se moquant donc finalement de lui-même. On peut aussi envisager, au contraire, qu’il veuille très sérieusement se présenter en poète moderne qui doit accepter le risque de perdre son public, son audience, dans cet hermétisme qui est celui de l’Hermès trismégiste.
Crépuscule” serait donc un poème suscité par le souvenir de Marie Laurencin mais où Apollinaire parle surtout de lui, du poète dont ce crépuscule n’est qu’une étape dans son évolution que dessine le recueil “Alcools” où, de la descente aux Enfers qu’est “Zone”, en passant par “Le brasier”, il aboutira au chant triomphal qu’est "Vendémiaire".

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Annie
Sur la côte du Texas

Entre Mobile et Galveston il y a

Un grand jardin tout plein de roses

Il contient aussi une villa

Qui est une grande rose
Une femme se promène souvent

Dans le jardin toute seule

Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls

Nous nous regardons
Comme cette femme est mennonite

Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons

Il en manque deux à mon veston

La dame et moi suivons presque le même rite
Commentaire
Guillaume Apollinaire imagine Annie Playden vivant aux États-Unis, le pays où, pour ne pas l’épouser, elle s’est enfuie après le drame que rapporta “La chanson du mal-aimé”. Mais il se voit aussi l’ayant suivie, reprenant le thème de la dame sans merci et de l’amant martyr comme celui du verger d’amour qui apparurent dans “Le roman de la rose” de Guillaume de Lorris, œuvre que connaissait bien Apollinaire qui était féru de littérature médiévale et qu’il utilisa aussi dans d’autres poèmes à nom de femme.

Dans la première strophe, qui indique le décor, la répétition («roses»-«rose») insiste sur le rapprochement de la femme et de la rose et annonce le jeu de mots de la troisième strophe sur les boutons de rose. Il faut prononcer «Texas» et «Galveston» à la française : «Texas» comme «il y a» et «Galveston» comme «veston».

La deuxième strophe suscite l’image mélancolique d’une femme solitaire, qui est anonyme mais est évidemment l’Annie du titre. Et, soudain, cette solitude est doublée de celle du poète qui surgit dans la scène, le seul échange de regards entre lui et la femme marquant une absurde séparation définitive.

Dans la dernière strophe, pour se venger de la sévérité puritaine de la froide Anglaise protestante qu’il voulait voir en Annie Playden (ou qu’elle fut réellement), le poète s’est amusé à faire d’elle une mennonite, membre d’un mouvement anabaptiste implanté aux États-Unis dont les membres ne vivent que d’agriculture, en bannissant tout ce qui est frivole et en restant fidèles aux mœurs et aux costumes du XVIe siècle, d’où leur usage de crochets au lieu de boutons. Mais, au lieu de parler d’abord des «boutons» dont sont dépourvus «ses vêtements», le poète surprend en évoquant ceux des «rosiers» qui ont donc été coupés par cette femme austère qui veut mettre fin à cette magnifique floraison, qui a procédé ainsi à une sorte de castration, à la fois des fleurs, de leur beauté, de leur parfum, et aussi du poète lui-même comme si elle avait voulu qu’il ne puisse plus créer de poèmes, moyens de séduction puisque ce sont les roses du rosier qu’il est. C’est ainsi que, continuant le jeu de mots sur le ton de la plaisanterie, il indique que les boutons de son «veston», il les a perdus. Ce qui est une façon de communier encore avec «la dame» dans «le même rite» qui est donc celui de la tristesse de l’amour non réalisé. De bouffon qu'il semblait d'abord, ce parallèle institué entre elle et le passant devient touchant, le calme de cet homme, «sur la route bordée de tilleuls», qui semble détaché de la situation notée en passant et avec le sourire, ne trompant pas. La peine de cœur qu'il ressent, il se refuse à la rendre trop pathétique. La bouffonnerie est une manière pour le poète de déplorer la froideur et l'indifférence d'une femme qui a renoncé à toutes les joies de la vie.

Dans ce curieux poème, les rimes se mêlent aux assonances, la structure des strophes est irrégulière, la quantité des vers est plus que capricieuse (premier vers : sept pieds - deuxième : onze pieds - troisième : huit pieds - quatrième : neuf pieds - cinquième : sept pieds - sixième : dix pieds - septième : sept pieds - huitième : quatorze pieds - neuvième : cinq pieds - dixième : neuf pieds - onzième : treize pieds - douzième : neuf pieds - treizième : douze pieds).

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La maison des morts

À Maurice Raynal
S'étendant sur les côtés du cimetière

La maison des morts l'encadrait comme un cloître

À l'intérieur de ses vitrines

Pareilles à celles des boutiques de modes

Au lieu de sourire debout

Les mannequins grimaçaient pour l'éternité
Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours

J'étais entré pour la première fois et par hasard

Dans ce cimetière presque désert

Et je claquais des dents

Devant toute cette bourgeoisie

Exposée et vêtue le mieux possible

En attendant la sépulture
Soudain

Rapide comme ma mémoire

Les yeux ses rallumèrent

De cellule vitrée en cellule vitrée

Le ciel se peupla d'une apocalypse

Vivace
Et la terra plate à l'infini

Comme avant Galilée

Se couvrit de mille mythologies immobiles

Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

Et les morts m'accostèrent

Avec des mines de l'autre monde
Mais leur visage et leurs attitudes

Devinrent bientôt moins funèbres

Le ciel et la terre perdirent

Leur aspect fantasmagorique
Les morts se réjouissaient

De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière

Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient

Comme si véritablement

C'eût été leur vie passée


Alors je les dénombrai

Ils étaient quarante-neuf hommes

Femmes et enfants

Qui embellissaient à vue d'œil
Et me regardaient maintenant

Avec tant de cordialité

Tant de tendresse même

Que les prenant en amitié
Tout à coup

Je les invitai à une promenade

Loin des arcades de leur maison
Et tous bras dessus bras dessous

Fredonnant des airs militaires

Oui tous vos péchés sont absous

Nous quittâmes le cimetière
Nous traversâmes la ville

Et rencontrions souvent

Des parents des amis qui se joignaient

À la petite troupe des morts récents

Tous étaient si gais

Si charmants si bien portants

Que bien malin qui aurait pu

Distinguer les morts des vivants
Puis dans la campagne

On s'éparpilla

Deux chevau-légers nous joignirent

On leur fit fête

Ils coupèrent du bois de viorne

Et de sureau

Dont ils firent des sifflets

Qu'ils distribuèrent aux enfants
Plus tard dans un bal champêtre

Les couples mains sur les épaules

Dansèrent au son aigre des cithares
Ils n'avaient pas oublié la danse

Ces morts et ces mortes

On buvait aussi

Et de temps à autre une cloche

Annonçait qu'un autre tonneau

Allait être mis en perce

Une morte assise sur un banc

Près d'un buisson d'épine-vinette

Laissait un étudiant

Agenouillé à ses pieds

Lui parler de fiançailles


Je vous attendrai

Dix ans vingt ans s'il le faut

Votre volonté sera la mienne
Je vous attendrai

Toute votre vie

Répondait la morte
Des enfants

De ce monde ou bien de l'autre

Chantaient de ces rondes

Aux paroles absurdes et lyriques

Qui sans doute sont les restes

Des plus anciens monuments poétiques

De l'humanité
L'étudiant passa une bague

À l'annulaire de la jeune morte

Voici le gage de mon amour

De nos fiançailles

Ni le temps ni l'absence

Ne nous feront oublier nos promesses
Et un jour nous auront une belle noce

Des touffes de myrte

À nos vêtements et dans vos cheveux

Un beau sermon à l'église

De longs discours après le banquet

Et de la musique

De la musique
Nos enfants

Dit la fiancée

Seront plus beaux plus beaux encore

Hélas ! la bague était brisée

Que s'ils étaient d'argent ou d'or

D'émeraude ou de diamant

Seront plus clairs plus clairs encore

Que les astres du firmament

Que la lumière de l'aurore

Que vos regards mon fiancé

Auront meilleure odeur encore

Hélas ! la bague était brisée

Que le lilas qui vient d'éclore

Que le thym la rose ou qu'un brin

De lavande ou de romarin
Les musiciens s'en étant allés

Nous continuâmes la promenade
Au bord d'un lac

On s'amusa à faire des ricochets

Avec des cailloux plats

Sur l'eau qui dansait à peine
Des barques étaient amarrées

Dans un havre

On les détacha

Après que toute la troupe se fut embarquée

Et quelques morts ramaient

Avec autant de vigueur que les vivants
À l'avant du bateau que je gouvernais

Un mort parlait avec une jeune femme

Vêtue d'une robe jaune

D'un corsage noir

Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris

Orné d'une seule petite plume défrisée
Je vous aime

Disait-il

Comme le pigeon aime la colombe

Comme l'insecte nocturne

Aime la lumière
Trop tard

Répondait la vivante

Repoussez repoussez cet amour défendu

Je suis mariée

Voyez l'anneau qui brille

Mes mains tremblent

Je pleure et je voudrais mourir
Les barques étaient arrivées

À un endroit où les chevau-légers

Savaient qu'un écho répondait de la rive

On ne se lassait point de l'interroger

Il y eut des questions si extravagantes

Et des réponses tellement pleines d'à-propos

Que c'était à mourir de rire

Et le mort disait à la vivante
Nous serions si heureux ensemble

Sur nous l'eau se refermera

Mais vous pleurez et vos mains tremblent

Aucun de nous ne reviendra
On reprit terre et ce fut le retour

Les amoureux s'entr'aimaient

Et par couples aux belles bouches

Marchaient à distances inégales

Les morts avaient choisi les vivantes

Et les vivants

Des mortes

Un genévrier parfois

Faisait l'effet d'un fantôme
Les enfants déchiraient l'air

En soufflant les joues creuses

Dans leurs sifflets de viorne

Ou de sureau

Tandis que les militaires

Chantaient des tyroliennes

En se répondant comme on le fait

Dans la montagne
Dans la ville

Notre troupe diminua peu à peu

On se disait

Au revoir

À demain

À bientôt

Bientôt entraient dans les brasseries

Quelques-uns nous quittèrent

Devant une boucherie canine

Pour y acheter leur repas du soir
Bientôt je restai seul avec ces morts

Qui s'en allaient tout droit

Au cimetière



Sous les Arcades

Je les reconnus

Couchés

Immobiles

Et bien vêtus

Attendant la sépulture derrière les vitrines
Ils ne se doutaient pas

De ce qui s'était passé

Mais les vivants en gardaient le souvenir

C'était un bonheur inespéré

Et si certain

Qu'ils ne craignaient point de le perdre
Ils vivaient si noblement

Que ceux qui la veille encore

Les regardaient comme leurs égaux

Ou même quelque chose de moins

Admiraient maintenant

Leur puissance leur richesse et leur génie

Car y a-t-il rien qui vous élève

Comme d'avoir aimé un mort ou une morte

On devient si pur qu'on en arrive

Dans les glaciers de la mémoire

À se confondre avec le souvenir

On est fortifié pour la vie

Et l'on n'a plus besoin de personne

Commentaire
Ce poème fantastique, macabre et gai, avait été inspiré à Guillaume Apollinaire par la Bavière où, pourtant, il n’avait séjourné que quelques jours. Dans la suite des poèmes d’”Alcools”, il fait faire un pas de plus dans le fantastique, cette maison ayant toute l’étrangeté des maisons de verre du cycle breton. Il en sort des morts qui se mêlent si bien aux vivants qu’ils se fiancent avec eux. Vivants et morts ont été unis dans la promenade, et les vivants tirent de cette nuit fantastique une étrange grandeur.

L’écrivain affirmait son goût de se plonger dans le passé, sa volonté de recueillir «les restes / Des plus anciens monuments poétiques / De l'humanité», ce qui, depuis Homère, a constitué la littérature qui, ce faisant, s’emprisonne dans l’intertextualité. Mais le passé a un rôle purificateur.

Le poème est surprenant par ses dimensions. C’est que le texte fut d’abord un petit conte en prose qui parut sous le titre “L’obituaire”, dans “Le soleil”, un journal du matin, avant de prendre, dans le tome XVIII de “Vers et prose” (juillet-août-septembre 1909), la forme de vers libres, Apollinaire s’étant contenté de découper sa prose en lignes à peu près égales.

Les Treize, qui signaient dans “L'intransigeant” une “Boîte aux lettres” quotidienne, et y publiaient des «épigrammes sans méchanceté», livrèrent celle-ci le 1er septembre 1910 : «Il est bon parfois, mon cher poète, de faire des vers libres. Mais ce qui n'est pas bon, c'est de prendre une nouvelle qu'on a publiée dans un journal du matin, de la recopier en écrivant à la ligne au bout de quelques syllabes et d'envoyer ça à une revue comme poème inédit, en vers libres. N'est-ce pas, mon cher confrère? Et nous sommes gentils, nous ne vous nommons pas.» Puis, le 26 mai 1911, ils récidivèrent : 

«J'aime dans ses écrits un ligne sévère,

Apollinaire.» 

Aussi le poète eut-il longtemps une réputation de mystificateur.

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