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Léon brunschvicg membre de l’Institut (1869-1944) les ages de l’intelligence


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CONCLUSlON

SUBSTRAT ET NORME




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Le progrès de la philosophie positive que nous nous sommes efforcé de dégager par la considération des âges de l’intelligence, se heurte à un courant de spéculation métaphysique qui prend volontiers le contre-pied du savoir rationnel et qui se poursuit depuis le début du xixe siècle. « Nous voyons (écrit M. Émile Bréhier), dans l’accès de romantisme qui sévit alors, non pas un phénomène morbide, mais un exemple particulièrement net de cette loi d’oscillation dans l’évolution de la pensée que M. Cazamian a signalée à propos de l’histoire de la littérature anglaise : quand la réflexion, l’analyse critique ont été les facultés dominantes d’une époque, l’époque suivante marque sa prédilection pour le sentiment, l’intuition immédiate, le goût de l’action et du rêve, l’aspiration à la synthèse universelle 169. » Or, une telle loi d’alternance, si elle rend admirablement compte des revirements de la mode dans le monde littéraire, des sautes d’humeur auxquelles est dû le succès, ne s’applique directement qu’à une manière de philosopher sur laquelle l’exigence d’une recherche méthodique n’a guère de prise, qui reflète surtout aux yeux de l’historien les aspirations divergentes, les angoisses politiques, les difficultés matérielles, d’un pays ou d’une génération. Le problème sera donc de savoir si la philosophie n’est pas aussi et si elle n’est pas surtout, autre chose : une discipline qui s’établit en vue de la vérité, qui par suite apparaîtra également indifférente au conformisme sociologique ou à la révolte individualiste, une philosophie immanente et impersonnelle dont le développement à travers les siècles de notre civilisation doit servir à juger les philosophes.

En considérant du dehors les œuvres d’une même époque, de la nôtre en particulier, elles forment une masse bizarre et confuse, comme des figurants, aux costumes bigarrés, qui se mêlent dans les coulisses d’un théâtre avant d’entrer en scène pour un défilé rétrospectif selon l’ordre de la chronologie. Mais elles perdent leur aspect superficiellement et faussement contemporain lorsque l’analyse des éléments qu’elles renferment, de leur orientation et de leurs conséquences, permet de préciser la date de leur conception originelle, qui ne coïncide pas avec celle de leur apparition ou de leur réapparition. Si on a réussi à préciser l’âge d’intelligence qu’elles impliquent, on les voit se référer à des stades successifs, à des niveaux différents, et s’intégrer dans un mouvement d’ensemble.

M. Bergson a décelé avec profondeur le vice d’un rationalisme statique qui se laisse entraîner par le préjugé de l’immuable jusqu’à transposer le successif en simultané. La critique idéaliste discerne les temps et rétablit les plans. A chaque époque, sans doute, une sorte de synthèse s’établit qui semblera fixer les lois de la pensée à la manière dont les divers idiomes paraissent avoir stabilisé pour toujours leur vocabulaire et leur syntaxe. Or précisément la linguistique moderne montre comment les langues évoluent, par exemple du latin à celles qui en sont dérivées : italien, français, espagnol, roumain, etc. Dans cette évolutions se discerne l’influence de deux facteurs : norme idéale du latin, et substrat qui variait d’une province à l’autre 170. Les mêmes éléments entrent en contact et en conflit au plan supérieur de la connaissance pour le passage de la représentation sensible à la science rationnelle. Dans notre étude des âges de l’intelligence, nous retrouvons, à chaque état du savoir et de la réflexion, le substrat, c’est-à-dire le fond d’habitudes mentales qui constitue l’infrastructure biologique et sociale de l’esprit, la norme, c’est-à-dire l’élan de la raison, se libérant du réalisme de l’imagination pour créer des combinaisons de rapports en connexion de plus en plus étroite avec les résultats de la technique expérimentale. Entre ce substrat et cette norme les grands systèmes sur lesquels s’exerce encore aujourd’hui la méditation de l’humanité correspondent à une tentative d’équilibre et d’harmonie ; mais l’harmonie ne sera qu’apparente et précaire, mais l’équilibre est condamné à demeurer instable et ruineux, à moins que la nature propre et le rôle respectif des deux facteurs n’aient été entièrement éclairés et radicalement discernés.

Avec la méthodologie de l’arithmétique pythagoricienne la norme du vrai s’est dégagée ; mais les Pythagoriciens ont voulu en faire un substrat. Leur réalisme a faussé le sens de leur rationalisme, à ce point que, dans leur plus admirable découverte, ils n’ont pas su reconnaître la forme authentique de l’intelligence. L’équivoque de l’irrationnel leur a servi de prétexte pour revenir aux superstitions et aux pratiques les plus éloignées de la sagesse à laquelle l’École s’était vouée. Et il n’en aurait pas été autrement de Platon, si du moins l’on devait en juger par l’interprétation qu’Aristote donne de son enseignement et qui a fait foi pour la postérité. En tout cas l’opposition du Lycée et de l’Académie nous montre Aristote retournant le réalisme mathématique au profit d’un réalisme métaphysique où le substrat est pris pour norme. La relation de l’intelligence à son objet, l’essence intelligible, est imaginée sur le modèle du rapport qu’Aristote admet implicitement entre la sensation et la chose sensible, comme si cette chose pouvait être donnée en droit avant d’être donnée en fait, par une sorte de préintuition qui aurait le privilège d’être ontologiquement supérieure à l’acte même du sentir. Le cercle vicieux est d’une évidence aveuglante ; mais le propre du sens commun est de dissimuler à lui-même, dans des affirmations d’apparence spontanée, ce résidu inconscient d’idolâtrie naturelle, de dogmatisme instinctif, que l’analyse décèle au fond de la mentalité primitive. D’ailleurs, une critique de la perception ne pouvait acquérir de signification positive que d’un point de vue plus élevé que la perception ; et l’humanité devait y atteindre seulement avec la constitution définitive de la science rationnelle. Jusque-là, jusqu’au xviie siècle, si la réalité du monde sensible était mise en doute, c’était au profit d’un scepticisme qu’il était difficile en effet de prendre au sérieux.

Et non seulement cela : tant que n’était pas dégagée la discipline qui, par l’intervention du calcul, a su ériger l’expérience en méthode d’interrogation active et de contrôle précis, tant, par suite, que le contact avec la réalité du monde se faisait uniquement par les données des sens, le philosophe était presque obligé de se tracer de l’intelligence un tableau tout à fait contraire à celui que la science devait nous présenter. La raison n’était alors que la faculté des concepts, et par les concepts Platon (c’est-à-dire ici le Platon de la tradition scolastique, le maître du monde intelligible) « pouvait imaginer qu’il acquérait l’idée de choses supérieures à la réalité. C’est au contraire (réplique justement Émile Boutroux) la réalité appauvrie, décharnée, réduite à l’état de squelette » 171. Par là s’est produit un quiproquo fondamental d’où dérive la « querelle », perpétuellement renaissante, des « générations », l’attrait des jeunes gens d’aujourd’hui pour ce qu’ils appellent le concret, leur répulsion — amants ivres de chair — à l’égard d’un idéalisme qu’ils traitent volontiers d’exsangue. Peut-être auront-ils profit à tirer d’une anecdote que conte un excellent humoriste, M. de La Fouchardière, et qui nous jette en plein cœur de notre problème : « Il y a bien longtemps, j’ai connu en province un vieux bourgeois fort avare et qui ne manquait pas de psychologie, s’il faut le juger à ce trait. A l’occasion du 1er janvier, ou d’un anniversaire, il se vit un jour obligé de faire un cadeau à son jeune neveu âgé de 3 ans. Souriant, devant une famille ébahie de tant de générosité, il tira de son porte-monnaie un billet de 50 francs et le tendit à l’enfant. Mais en même temps, de l’autre main, il tirait de sa poche une superbe orange, fruit assez rare en ce pays et à cette époque — Choisis ! dit l’oncle au neveu. Le bébé n’hésita pas... Et le vieil avare avec un soupir de satisfaction remit le billet dans son portefeuille. »

En face des variations innombrables auxquelles nos jeunes contemporains se livrent sur le thème du concret, que l’on médite maintenant la parole profonde des Nouveaux essais : le concret n’étant tel que par l’abstrait 172 ; et l’on se convaincra que la raison considérée en deux âges différents de l’intelligence, à partir de la perception sensible, et à partir de la science positive, n’offre rien de commun que le nom. Pour Aristote, comme pour l’enfant, ce qui existe, ce sont les objets particuliers révélés par les qualités dont ils constituent le substrat. Et, à mesure que la raison s’éloigne du particulier, elle irait vers l’abstrait et vers le vide. Au contraire, les êtres qu’Aristote et l’enfant imaginent ainsi donnés à part les uns des autres, chacun formant système unique et clos, sont, pour la science moderne, des abstraits : ce qui existe réellement, c’est le faisceau des relations intellectuelles qui permettent de situer l’individu dans l’espace universel avec ses dimensions certaines et qui commandent les circonstances de son histoire. On est dupe d’un langage puéril et inexact quand on dit d’un corps qu’il est pesant ou qu’il respire ; la pesanteur et la respiration sont tout autre chose que les prédicats d’un sujet, c’est une conséquence du voisinage de la masse terrestre, c’est une fonction d’échange chimique avec le milieu. Bref, du point de vue de la raison véritable qui est aux antipodes d’une raison scolastique, « l’être ne consiste pas dans une pure abstraction, mais dans le fait que chaque partie du tout réagit sur le tout » 173.


Le retournement de sens entre l’abstrait et le concret, selon que l’univers est envisagé au niveau animal de la perception ou au niveau humain de la science, fait comprendre à quel point il est rare que les controverses d’une époque, même les plus vives et les plus retentissantes, mettent aux prises des contemporains véritables. Le procès de l’intelligence, tel qu’on le voit encore s’instituer de nos jours, ne pourrait se soutenir si ceux qui s’improvisent procureurs avaient à produire l’état civil de la faculté qu’ils incriminent, son acte de naissance et aussi son acte de décès. Mais ils escomptent la pauvreté du langage philosophique, les préjugés et les confusions que favorise son perpétuel anachronisme ; et ils passent outre, en fonçant avec éloquence contre les abstractions conceptuelles dont l’élimination aurait dû être, en loyale justice, portée à l’actif de l’intelligence comprise charitablement et, pour tout dire, intelligemment.

Lorsque Aristote proclamait que, dans le monde sublunaire tout au moins, il n’y avait de science que de général, il se référait à une certaine façon de penser qui ne retient des objets que ce qui fournissait les moyens de les répartir en espèces et en genres, laissant échapper les déterminations qui caractérisent l’individu en tant que tel. Le particulier est un accident, et la connaissance des formes nous dispense de nous y arrêter. Au contraire la loi (prise dans l’usage spéculatif de la science et en écartant toute trace de l’origine sociologique du mot) est tournée vers la réalité concrète des individus, qu’il s’agit de résoudre intégralement dans le système de ses composantes, l’effet d’une loi étant destiné à se combiner avec les effets des autres lois. Non seulement, donc, de la formule d’une loi prise à part on ne peut pas déduire le fait singulier ; mais cette formule, par sa généralité, risque de n’être jamais qu’une approximation. Elle appelle des amendements que l’esprit scientifique commande d’accepter sans accès enfantins de mauvaise humeur comme ceux par lesquels Comte a jadis accueilli les expériences de Regnault tendant à restreindre la simplicité de la loi de Mariotte, et qu’on a vus se renouveler un instant lorsque la vérification des théories de la relativité a montré la nécessité de corriger la doctrine newtonienne de la gravitation.



La confusion que nous essayons de dissiper entre une science qui tend à enserrer la réalité dans un réseau de relations intellectuelles sur un plan horizontal et une métaphysique qui s’en séparait à mesure qu’elle prétendait s’élever plus haut dans la hiérarchie des essences, domine le débat qui, aujourd’hui encore, paraît opposer le réalisme et l’idéalisme. Les adversaires font semblant de se répondre les uns aux autres. Pourtant ils ne se rencontrent jamais ; leur question n’est pas la même. Le réalisme s’est développé sur le terrain de la perception dans l’ère préscientifique. Et, en effet, le monde des qualités sensibles s’effondrerait si elles n’étaient rapportées à un sujet d’existence de la façon dont grammaticalement l’adjectif se rapporte au substantif. Seulement si le substrat qui définit l’être aux yeux du réalisme est donné dans la forme du langage, tel qu’il est transmis de génération en génération par les sociétés indo-européennes, il n’est donné que là ; et l’idéalisme a beau jeu à dénoncer la pétition de principe. Victoire aisée, et qui n’en est que plus stérile. David Hume qui, à l’exemple de Berkeley, ne prend contact avec la science de son temps que pour la « mettre entre parenthèses » est jeté par ses doutes sceptiques dans une « humeur morose » 174 dont la confiance du siècle en la bonté de la nature lui allège à peine le poids. Contre cette dépression d’origine métaphysique Reid s’est efforcé de réagir avec une candeur dont il a lui-même rendu témoignage. « Il rejeta la théorie cartésienne des qualités secondes parce qu’il craignait, en s’y laissant aller, de compromettre en quelque sorte l’existence réelle de ses parents, et d’enlever un aliment à la respectueuse affection qu’il leur portait ; et c’est à ce scrupule filial du chef de l’École écossaise que nous devons le plus puissant plaidoyer qui ait été écrit depuis Aristote en faveur de la certitude de la perception extérieure 175. » Plaidoyer qui n’a rien assurément d’une démonstration. Comme l’a fait remarquer Brown dans des pages souvent citées, Reid se borne à reprendre sur un ton délibérément dogmatique la profession d’optimisme qui ne rassurait Hume qu’à demi 176. « Selon Reid, la sensation est bien un phénomène tout subjectif, mais, en même temps que la sensation, se produit par l’entremise mystérieuse de certains organes une autre opération bien différente, la perception. Celle-ci saisit l’objet tel qu’il est en lui-même et sans que nul intermédiaire de nature représentative s’interpose entre l’esprit et la chose. Par exemple la sensation de dureté n’a rien de commun avec l’état du corps extérieur ; mais, en même temps que cette sensation a lieu, une opération immédiate et certaine pose l’état du corps, par la conception d’un degré de cohésion entre les parties qui exige l’emploi d’une certaine force pour les déplacer 177. » Et si l’on ne se contente pas d’une profession de foi pragmatique, si l’appel au sens commun menace de détruire tout respect de la preuve, tout souci de la vérité, le réalisme n’aura d’autre ressource que de restaurer l’ontologie des essences, de renouveler en plein xxe siècle la querelle des universaux.

Or, une fois de plus, il sera vrai que la philosophie ne sort d’embarras qu’en dissipant l’illusion d’une fausse alternative. Il est aussi vain d’opposer à l’idéalisme empirique le réalisme du concept que le réalisme de la perception. Seul est capable de « retourner son jeu », suivant l’expression kantienne, un idéalisme qui aura su se placer sur un plan supérieur au sensible, appuyé à un savoir qui en relie l’objectivité à l’incessant souci d’un contrôle expérimental. « Notre pensée va au réel ; elle n’en part pas 178. » Le soleil véritable n’est pas un globe lumineux et chaud dont les yeux témoignent qu’il est de grandeur médiocre et nous assurent qu’il se lève tous les matins pour se coucher tous les soirs ; c’est quelque chose qui défie toute représentation à l’échelle humaine, ayant un volume et une masse mesurés avec précision dans un espace qui ne se laisse pas confondre avec l’espace visible et dont la construction, dont le peuplement, sont l’œuvre des géomètres et des astronomes.



Qu’une telle conclusion soit impliquée dans l’avènement du système héliocentrique qui coïncide avec l’aurore de la civilisation moderne, cela nous paraît évident aujourd’hui. Mais la science est une chose, la prise de conscience en est une autre. Elles ne s’accomplissent pas dans le même temps et avec le même rythme ; et c’est ce qui a rendu aussi compliqué le problème des âges de l’intelligence. Lorsque la science a commencé de substituer le soleil de la pensée au soleil de la perception, il devait être naturel de supposer que celui-là devait être donné comme celui-ci l’avait semblé jusqu’alors, chacun prétendant exister pour soi et s’opposant radicalement à l’autre. A cette tentation Descartes a cédé si l’on en juge par la page fameuse de la Troisième Méditation : « Je trouve dans mon esprit deux idées du soleil toutes diverses : l’une tire son origine des sens, et doit être placée dans le genre de celles que j’ai dit ci-dessus venir de dehors, par laquelle il me paraît extrêmement petit ; l’autre est prise des raisons de l’astronomie, c’est-à-dire de certaines notions nées avec moi, ou enfin est formée par moi-même de quelque sorte que ce puisse être, par laquelle il me paraît plusieurs fois plus grand que toute la terre. Certes ces deux idées que je conçois du soleil ne peuvent pas être toutes deux semblables au même soleil ; et la raison me fait croire que celle qui vient immédiatement de son apparence est celle qui lui est le plus dissemblable 179. » Seulement, si ce qui décidément porte le monde ce n’est pas un substrat d’existence mais une norme de vérité, la faute sera égale de promouvoir en substance l’une ou l’autre de ces idées. Nous n’aurons pas à choisir entre le soleil en couleur auquel s’arrête le réalisme de la qualité sensible et le soleil en chiffres qu’hypostasierait le réalisme de la quantité intelligible. Au lieu de se laisser duper par le mirage d’une symétrie illusoire, au lieu de concevoir l’univers de la science sur le modèle que fournit une représentation statique de l’univers perçu, il convient bien plutôt de projeter sur le processus inconscient de la perception la lumière que fournit l’analyse claire et distincte du développement de la science. Et ici Descartes se retrouvera notre guide. N’ouvre-t-il pas la voie qui s’est révélée si féconde pour la psychologie moderne lorsqu’il demande à ses contradicteurs scolastiques de reconnaître une opération de jugement dans le fait même d’admettre, à titre de donnée immédiate, l’existence des qualités sensibles ? Il leur signale « l’erreur d’attribuer aux sens les jugements que nous avons coutume de faire depuis notre enfance touchant les choses sensibles, à l’occasion des impressions, ou mouvements, qui se font dans les organes des sens... Et même (ajoute-t-il) j’ai fait voir, dans la Dioptrique, que la grandeur, la distance et la figure ne s’aperçoivent que par le raisonnement, en les déduisant les unes des autres » 180. Dès lors, entre l’image du soleil telle qu’elle résulte des conditions nécessaires que découvre l’optique physiologique et son idée telle qu’elle est comprise grâce à « ces yeux de l’esprit que sont les démonstrations » 181, il se produit, non la rupture décisive qu’exigeait le substantialisme cartésien, mais la continuité de progrès sur laquelle Spinoza devait si heureusement insister. L’idée n’exclut pas en droit, pas plus qu’elle ne chasse en fait, l’image. Bien plutôt elle la légitime en la rattachant aux lois qui commandent la perspective organique de la vision humaine, en même temps qu’elle en dépasse l’horizon par une coordination des phénomènes qui n’est plus rapportée au centre organique de la sensibilité, dont l’universalité garantit la valeur. En reprenant dans l’Ethique l’exemple même du soleil pour illustrer sa théorie des genres de connaissance 182, Spinoza oppose victorieusement, au réalisme statique dont la métaphysique cartésienne avait suivi la tradition, l’idéalisme dynamique qui est le caractère même de la philosophie moderne.

L’opposition s’accentue encore et s’approfondit avec Leibniz. Poussant plus loin la réflexion sur l’analyse de Descartes, Leibniz en conclut la résolution complète de l’espace dans la loi des perspectives propres à chaque monade ; et en même temps il montre comment l’harmonie de ces perspectives réciproques conduit à l’unité objective de l’univers : « La difficulté qu’on se fait sur la communication du mouvement cesse quand on considère que les choses matérielles et leur mouvement ne sont que des phénomènes. Leur réalité n’est que dans le consentement des apparences des monades. Si les songes d’une même personne étaient exactement suivis et si les songes de toutes les âmes s’accordaient, on n’aurait point besoin d’autre chose pour en faire corps et matière 183. »

Divination saisissante à laquelle seul satisfera d’une manière tout à fait précise la science de notre époque où la vérité de l’univers s’établit sur la formule d’un invariant grâce auquel se coordonnent les différentes perspectives des monades en repos ou en mouvement les unes par rapport aux autres. D’Einstein et de Planck, de leurs jeunes émules qui nous ont appris à découvrir la structure du monde dans des formules analytiques, M. Juvet a pu dire qu’ils avaient manifesté « comme une aptitude nouvelle à débrouiller les lois de la nature » 184. « La relativité s’est alors constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes — peut-être à des lois — de la pensée, on s’est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés, à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d’une équation qu’en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d’étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport 185. »

Les mots dont M. Bachelard se sert ici mettent en lumière la profondeur de réflexion qui a été nécessaire pour rompre les cadres du langage vulgaire et donner enfin à la physique mathématique la pleine conscience de sa psychologie. Et l’on pourra se demander si Leibniz a eu l’audace d’aller jusqu’au bout de cet idéalisme rationnel, de suivre sans défaillance et sans retour le processus d’« objectivation » qui mène à définir la réalité du monde par la convergence de ses expressions rationnelles. Dans son for intérieur, peut-être ; mais, devant ses contemporains, non assurément. Une note de sa correspondance avec le P. des Bosses le montre se rejetant brusquement dans un plan de transcendance où l’objet redevient, non pas pour l’homme sans doute mais pour Dieu, le donné de l’imagination spatiale. « Si les corps sont des phénomènes et si on en juge par l’apparence que nous en avons, ils ne seront pas réels puisque ces apparences varient suivant les personnes. La réalité des corps, de l’espace, du mouvement, du temps, semble donc consister en ceci qu’ils sont les phénomènes de Dieu, objets d’une science de vision. Entre la façon dont les corps apparaissent à nous, d’une part, et, de l’autre, à Dieu, la différence est en quelque sorte la même qu’entre les descriptions, soit des perspectives de l’objet, soit de l’objet lui-même. Les images en perspective se diversifient selon la position du spectateur, tandis que la vision géométrique est unique. Dieu voit les choses exactement telles qu’elles sont dans leur vérité géométrique, tout en sachant également comme chaque chose apparaît à celui-ci ou à celui-là ; et ainsi Dieu contient en soi éminemment toutes les apparences 186. »

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