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Léon brunschvicg membre de l’Institut (1869-1944) les ages de l’intelligence


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CHAPITRE III

L’UNIVERS DU DISCOURS




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Nous n’avons conservé de Platon que son œuvre littéraire. Or, sinon par sa structure interne du moins par sa destinée historique, cette œuvre semble accentuer l’antithèse entre la mathématique et l’acousmatique, en même temps qu’elle la remet en question. Être Platonicien, cela voudra dire, au premier abord, que l’on se soumet à la discipline incorruptible de la géométrie pour écarter tout ce qui ne participe pas à la lumière du vrai, que l’on s’appuie sur la raison, jalousement défendue contre les puissances trompeuses de l’imagination et du sentiment, pour s’élever au monde dialectique des Idées dans la pureté de leur unité. L’auteur de la République condamnait, comme attentatoire au principe même de l’État, la « fonction fabulatrice » sur laquelle les poètes et les prêtres avaient assis l’autorité de la religion. Dans la hiérarchie des genres de connaissance la foi est au plus bas degré de l’échelle, l’ombre d’une ombre. Le rôle d’intermédiaire que le Banquet attribue à l’enthousiasme mystique de l’amour prélude à la transparence intellectuelle du μάθημα qui seul remplira pleinement l’aspiration de l’initié. Cependant ceux qui se sont désignés par le nom de Platoniciens ont pris au sérieux les mythes et les dogmes, depuis la finalité anthropomorphique du Démiurge jusqu’au jugement des âmes et à leur immortalité posthume ; ou bien ils ont délaissé les procédés proprement humains de pensée et de démonstration pour se vanter de ravissements extraordinaires qui leur procuraient la vision d’un univers mystérieux et transcendant — à moins qu’ils n’aient fait du platonisme l’antichambre du scepticisme. En fait, de l’Ancienne et de la Nouvelle Académie à l’École d’Alexandrie il n’est pas facile de décider qui a trahi davantage l’esprit du maître.

Mais l’ironie de l’histoire va plus loin encore, l’enseignement platonicien donnera directement naissance à la doctrine qui renversera l’idéal d’intellection commun à Pythagore et à Platon. L’entreprise de la Métaphysique est expressément dirigée contre la confusion des mathématiques et de la philosophie 67, c’est-à-dire qu’Aristote commence par « mettre entre parenthèses » la seule science qui ait été dans l’antiquité constituée à l’état positif. Il ne demande la connaissance des choses qu’à la perception sensible, apportant avec elle la certitude immédiate de son objet, et au langage, c’est-à-dire plus exactement à la langue qu’il parlait et dont inconsciemment il érige les particularités en conditions nécessaires et universelles de la pensée. Sur ces deux bases de la perception et du langage il élabore une méthode logique et un système métaphysique résolvant à ses yeux les problèmes où s’embarrassait la dialectique platonicienne ; et le succès en fut tel que, pendant vingt siècles, l’avènement de l’aristotélisme a paru marquer l’Age définitif de l’intelligence humaine. On ne peut même pas dire que la renaissance du savoir positif et la réflexion sur son progrès aient effacé entièrement cette impression. Pascal, Leibniz, Kant, c’est-à-dire les génies mêmes dont l’œuvre a le mieux mis en évidence la vanité d’une logique conceptuelle, sont demeurés, presque malgré eux, fascinés par l’idéal déductif de l’Organon. Et aujourd’hui encore l’ardeur avec laquelle se poursuivent les travaux de logistique et d’axiomatisation qui ont si prodigieusement élargi l’horizon des Premiers analytiques, n’est pas sans témoigner que, derrière ces recherches d’ordre technique et de profession agnostique suivant le mot de Jacques Herbrand 68, subsiste l’espérance secrète d’atteindre des principes capables de supporter a priori, non pas seulement l’« univers du discours », mais le monde tel que nous le connaissons, le monde du mathématicien et peut-être même du physicien.



A cet égard Aristote aura eu le mérite incontestable d’avoir montré qu’entre les rapports mathématiques et les concepts logiques il fallait forcément choisir, que le défaut du platonisme était d’avoir suivi tour à tour les deux pistes 69, en nous laissant finalement dans l’incertitude. La cosmologie du Timée, dégradant la dialectique dans le plan du mythe, juxtapose et entremêle des thèmes qui sont radicalement hétérogènes, esquisse d’un mécanisme géométrique, retour délibéré à la finalité anthropomorphique. D’autre part, dans le Sophiste, dialogue contemporain du Théétète et qui a comme lui pour objet d’approfondir le jugement de relation, Platon commence par insister longuement sur une démarche intellectuelle qui procède d’une conception toute différente du « cheminement » de la pensée, qui se rattacherait plutôt aux pratiques d’induction que Socrate préconisait dans ses exercices de maïeutique afin de parvenir à un accord sur la compréhension précise d’une qualité morale : c’est la méthode de division, qui part de la notion la plus étendue et, à travers une série d’intermédiaires, ordonnés, s’avance à la rencontre du terme qu’il s’agit de définir. Or, remarque Aristote, la division est un raisonnement impuissant 70 : il est évident que du genre à l’espèce il ne peut y avoir passage nécessaire. A chaque degré de la descente le Socrate platonicien se borne à placer son interlocuteur en face d’une alternative, et il doit lui laisser le soin de la trancher à son gré. Pour qu’un raisonnement acquière une vertu de contrainte, il faudra qu’il soit constitué en un système organique à l’intérieur duquel la pensée ait à se mouvoir dans une direction unique vers une conclusion à laquelle elle aura le sentiment d’être tenue par ses engagements antérieurs, envers laquelle elle aura contracté comme un devoir intellectuel 71.
C’est cette exigence de nécessité que le raisonnement véritable, le syllogisme proprement dit, remplit sous la forme directe et parfaite où Aristote le présente d’abord, allant jusqu’à l’appeler scientifique 72. Par exemple, en exprimant que mortel s’affirme d’homme et homme de Callias, j’énonce deux propositions contenant un terme commun, qui est dans la première ou majeure le sujet dont on affirme, dans la deuxième ou mineure le prédicat de l’affirmation ; et la fonction médiatrice de ce terme commun engendre une troisième proposition dont la vérité ne peut pas ne pas être reconnue si la vérité des prémisses a été préalablement posée, à savoir que mortel s’affirme de Callias ; autrement dit, le prédicat de la majeure convient au sujet de la mineure. Sur cette remarque va s’en greffer une seconde : considérée du point de vue grammatical où se place encore aujourd’hui ce que nous appelons l’analyse « logique », la nature du jugement prédicatif est telle que les rôles du sujet et du prédicat peuvent être intervertis. L’adjectif deviendra substantif, et le substantif adjectif : s’il est vrai que mortel s’affirme d’homme, homme s’affirmera logiquement de mortel, à la condition qu’on se garde attentivement de prêter à la proposition une portée universelle : homme s’affirme seulement de quelques-uns des mortels. Les règles classiques de « conversion » permettront une dérivation de syllogismes dits « imparfaits » où le moyen terme n’occupe plus la place de milieu ; il sera dans les deux prémisses du raisonnement ou deux fois sujet ou deux fois prédicat. Aristote a posé avec sûreté les lois d’un mécanisme formel qui devait impressionner les siècles. L’art de manier les figures et les modes devient au Moyen Age comme un brevet d’éducation libérale. Montaigne et Pascal après lui auront beau railler Baroco et Baralipton, « leurs suppôts crottés et enfumés » ; la Logique de Port-Royal, allant d’ailleurs contre son intention, apportera un regain de jeunesse à la pédagogie scolastique.

La considération, non pas même privilégiée mais exclusive, du jugement prédicatif va permettre le passage des Premiers analytiques aux Seconds analytiques, d’une technique formelle à une métaphysique déductive ; mais il faut bien comprendre à quel prix, c’est en retenant la pensée d’Aristote au niveau intellectuel qui est, devant la psychologie contemporaine, celui d’un enfant de huit à neuf ans. Et, en effet, pour l’un comme pour l’autre, le poids, la chaleur, l’humidité, ne sont pas des relations ; ce sont des qualités immédiatement données comme objectives, incrustés qu’elles sont dans les plis du langage primitif. Les choses ne sont pas plus lourdes ou plus légères ; elles sont lourdes d’une lourdeur absolue, légères d’une légèreté absolue 73. Le chaud et le froid, l’humidité et le sec, constituent des couples d’oppositions, leurs conflits expliquent la structure et le devenir du monde, suivant le modèle transmis par les cosmogonies archaïques aux Physiologues dont la métaphysique péripatéticienne renoue la tradition, dissimulée sous l’apparence abstraite et pseudo-scientifique de la terminologie. Seulement (et Aristote par là se flattait d’effectuer un progrès décisif sur la théorie des Idées qu’il interprète, pour l’écarter plus cavalièrement, dans un sens d’ontologie transcendante) il n’admettait pas que ces couples de contraires pussent exister à part des êtres où ils se manifestent : il n’y a d’existence dans l’acception pleine du mot, de substance entendue sans équivoque et sans restriction, que celle dont les qualités naturellement s’affirment et qui, elle, ne s’affirme de rien, que l’individu Callias ou Bucéphale.

Dès lors, et pour autant du moins qu’Aristote restera fidèle à cette vue directrice, la substance ne se déduira pas de la qualité, l’absolu du relatif. Le syllogisme dit scientifique aura simplement pour fonction de mettre en lumière les degrés d’une classification : Callias appartient à l’espèce des hommes, qui rentre elle-même dans le genre des mortels. Si le raisonnement n’était pas interprété en extension, il cesserait d’être correct. Le prédicat de la majeure contient le sujet de la majeure, qui à son tour, en tant qu’il est prédicat de la mineure, contient le sujet de la mineure. C’est pourquoi, dans la terminologie d’Aristote, le prédicat de la majeure est le grand terme, le sujet de la mineure est le petit terme 74.

Ceci posé, une conséquence en découle évidemment : on ne sera pas en état de descendre les degrés de la hiérarchie si préalablement on ne les a gravis. Le syllogisme, dont il semble qu’Aristote eût voulu faire l’instrument par excellence de l’activité intellectuelle, se bornera donc à « monnayer », à laisser se dégrader, une énergie de vérité qu’il a fallu acquérir par une autre voie. Cette autre voie, il n’a pas manqué d’ailleurs à la décrire, c’est la voie montante de l’induction, et il convient d’entendre par là, suivant l’exigence stricte de la logique 75, la méthode d’énumération qui égale au genre la somme exacte de ses espèces.

Mais alors une difficulté va surgir qui n’est pas moins évidente ; ce procédé d’induction peut fournir les majeures du syllogisme parfait, il ne s’appliquera plus aux mineures. Nous serions obligés de renoncer à la détermination de l’espèce s’il était nécessaire d’épuiser par « énumération complète » la totalité des individus qui la composent, ne fût-ce que dans le présent. Aristote, sans avoir abordé systématiquement la difficulté, la résout en fait par le recours à une induction intuitive dont il souligne le caractère immédiat en l’assimilant à la sensation et qui lui fournit la force ascensionnelle dont il a maintenant besoin : « Il y a une sensation de l’universel, sensation de l’homme et non pas de Callias homme 76. » Il sera possible de dire que le syllogisme est logiquement fondé. Mais, tant qu’il est interprété ainsi en extension, il ne consistera qu’à reproduire dans l’ordre inverse le travail de classification que l’esprit avait auparavant accompli. Pour qu’il apparaisse susceptible de recevoir une valeur originale, une portée indépendante, il faudra qu’on parvienne à le détacher de ces conditions de génération logique, que l’on coupe en quelque sorte le cordon ombilical qui reliait le processus déductif à la montée inductive.

L’opération porte avec elle tout le destin de sa Métaphysique ; et si Aristote l’a réussie, c’est qu’il a, une fois de plus, fait jouer l’ambiguïté de sens que comporte la structure grammaticale du jugement prédicatif, afin de renverser à nouveau la perspective logique du syllogisme, d’y substituer le point de vue de la compréhension au point de vue de l’extension. Le moyen terme ne sera plus seulement l’espèce dans sa double relation à l’abstraction plus ample du genre et à la réalité substantielle de l’individu ; il sera ce qui fait que chaque individu est lui-même dans sa détermination intime. Dire que Callias est homme, c’est tout autre chose que le classer à titre d’individu parmi d’autres êtres semblables ; c’est comprendre qu’en lui est l’humanité, qu’elle est le principe par quoi il est devenu ce qu’il est de sa naissance à sa maturité, nature au sens dynamique du mot (φύσις) c’est-à-dire croissance et développement, forme qui s’exerce sur la matière, acte en qui s’est réalisée la puissance. Ainsi transposé, le syllogisme a bien l’apparence d’un organisme indépendant et original ; la question y répond parfaitement à la question. Involontairement, nous devons le croire, mais de la façon la plus heureuse, Aristote a mis en évidence le caractère entièrement verbal de son ontologie — et sans doute de toute ontologie — lorsque, pour exprimer la promotion métaphysique du moyen terme qui d’espèce est devenu cause, il a repris le complexe grammatical qui traduit l’ignorance et l’interrogation, en le faisant simplement précéder de l’article indicatif. On demande ce que c’est qu’une chose ; on s’estimera content de s’entendre dire, c’est exactement le ce que c’est ou le c’est quoi que c’était être ; τί ἔστι ou τό τί ἦν εἶναι — en latin quid ? à quoi l’élève perroquet fera écho : quidditas ; et ainsi pendant des siècles.

Ce n’est pas tout encore : la satisfaction qu’Aristote s’est procurée au nom et dans le plan du langage, il la complète par un dernier appel aux propriétés de la proposition prédicative. Homme et cheval ne sont pas seulement prédicats dans un jugement dont Callias ou Bucéphale est le sujet ; ils peuvent figurer comme sujets dans les propositions qui affirment de l’homme ou du cheval la mortalité. Analogie qui ne relève que de la syntaxe, mais dont Aristote tirera, comme allant de soi, une assimilation dans l’ordre de l’être ; il fait participer la forme spécifique au privilège de substantialité qu’il avait commencé par réserver à l’être individuel et qui en paraissait inséparable. La substance, la réalité de l’être, οὐσία, subit donc une sorte de dédoublement linguistique, aussi ingénieux qu’ingénu 77. Callias ou Bucéphale était la substance substantive, le substrat, ὑποκείμενον, sans lequel il n’y a pas d’existence ; l’humanité ou la chevaléité sera la substance adjective, forme substantielle ou essence. Et, aux yeux d’Aristote comme de sa postérité, la métaphysique, « science de l’être en tant qu’être », n’a pas à en demander davantage : τὅ τί ἦν εἶναι λέγεται ἠ ἑκάστου οὐσία 78. « Pour Aristote (écrit M. Robin) tout est expliqué dès qu’on est passé de la vertu secrète qu’a l’essence de se réaliser à l’effet réalisé de cette vertu 79. » Nous apprenons à connaître l’acte en partant de la puissance ; mais c’est le point d’arrivée, l’acte, qui rend compte de la puissance. C’est l’homme en acte qui fait de l’homme en puissance un homme 80.

On a beau admirer ces prouesses de style ; on ne comprendrait pas comment Aristote s’est arrêté à de tels artifices, comment ils ont pu séduire la gravité des docteurs scolastiques, s’ils ne recouvraient, en ayant l’air de l’appuyer, cette vision finaliste des choses, cette tradition archaïque de mythologie, que le pythagorisme et le platonisme avaient superposées à leurs ébauches d’intelligence mathématique et auxquelles Aristote confère une allure impersonnelle, laïque pour ainsi dire. Le monde s’ordonne en une hiérarchie de formes qui se commandent les unes les autres, tenant leur efficacité causale d’une aspiration commune à l’acte pur, énergie sans matière et sans mouvement, qui est la source éternelle de l’animation universelle 81.

Par là, en effet, le système se présente en équilibre pour perpétuer le préjugé de l’intelligible, pour fournir les cadres d’une théologie à prétention rationnelle et qui prélude à la foi dans la révélation mosaïque ou dans le message de l’Évangile. Et ainsi, du point de vue médiéval, où la science du philosophe consiste tout entière dans l’art de la dispute, on sera autorisé à dire que la langue d’Aristote — si malheureuse qu’en soit la structure aux yeux des linguistes 82 — est « une langue bien faite » 83, en tant précisément qu’elle « explicite une certaine métaphysique spontanée de la langue grecque » 84. L’imprégnation inconsciente que les enfants indo-européens ont contractée provoque un phénomène de « fausse reconnaissance » qui leur donne l’illusion de retrouver dans les cadres généraux de leur langage les caractères d’une nécessité naturelle, d’une immédiateté radicale. Mais à cause de cela aussi ce système soi-disant de sens commun ne peut pas se préciser sans offrir à l’esprit des incertitudes et des contrariétés qui détournent du vrai sans doute, mais qui ont cet avantage social d’alimenter la controverse. Les docteurs péripatéticiens auront l’assurance professionnelle de pouvoir éternellement tourner en rond, dialoguant et discutant sur le primat de la compréhension et le primat de l’extension comme sur l’individuation par la forme ou l’individuation par la matière. Et en même temps ils seront prêts à faire front contre l’ennemi commun puisqu’ils disposent des deux tableaux, toujours en état de répliquer aux arguments tirés d’une certaine interprétation par un recours à l’interprétation opposée.
Seulement la question importune se pose : si le monde des philosophes est livré à la « dispute », n’est-ce pas qu’il est victime d’un « malin génie » que seul le scrupule humain de vérité pourra exorciser ? Contre la pseudo-intelligibilité du dogmatisme scolastique Descartes livre le combat de l’intelligence. Par ses premières démarches il fait justice de la pétition puérile de principe qu’implique l’ontologie du dogmatisme déductif comme de l’imagination analogique qui transporte arbitrairement la finalité hors de la conscience pour expliquer les choses et les événements. « Il n’est pas malaisé de bâtir des principes absurdes dont on puisse conclure des vérités qu’on a apprises d’ailleurs : omnis equus est rationalis, omnis homo est equus, omnis homo est rationalis 85. »

Tel était, d’ailleurs, l’enseignement d’Aristote, méconnu ou négligé par ses disciples : « De prémisses vraies on ne peut tirer par syllogisme une conclusion fausse ; mais des prémisses fausses peuvent conduire à une conclusion vraie, non pas à une conclusion portant sur le pourquoi διότι, mais à une conclusion portant sur le fait ὄτι 86. »

Pour que la logique déductive pût devenir, suivant le rêve des Péripatéticiens, l’instrument universel de la raison, il faudrait que le point de départ en fût soustrait aux prises du doute ; et il n’y a aucune formule qui s’impose par son énonciation même, sauf la formule de l’identité. Nous en reviendrons donc à Antisthène qu’Aristote avait accusé de « sottise », parce qu’il avait mis en lumière l’impossibilité de tirer du jugement prédicatif autre chose qu’une perpétuelle et stérile répétition de soi 87. Sur ce point, qui est capital, Descartes affirme, avec autant de netteté que de nos jours dans l’école même de M. Bertrand Russell M. Wittgenstein, le caractère radicalement tautologique de la déduction a priori. « On peut dire que impossibile est idem simul esse et non esse est un principe, et qu’il peut généralement servir, non pas proprement à faire connaître l’existence d’aucune chose, mais seulement à faire que, lorsqu’on la connaît, on en confirme la vérité par un tel raisonnement : Il est impossible que ce qui est ne soit pas ; or, je connais que telle chose est ; donc je connais qu’il est impossible qu’elle ne soit pas. Ce qui est de bien peu d’importance, et ne nous rend de rien plus savants 88. »

L’évolution de la logistique contemporaine, à partir du « réalisme analytique » qui avait inspiré la doctrine des Principles of Mathematics, n’a donc fait que rendre définitive la victoire de la critique nominaliste, développée par les Stoïciens et par les Terministes, consacrée déjà par le rationalisme classique du xviie siècle. Mais alors notre problème se retourne : comment est-il arrivé que du Discours de la Méthode au Tractatus logico-philosophicus, pendant près de trois siècles, des penseurs qui comptent parmi eux des mathématiciens du génie le plus profond et le plus original se soient obstinés dans l’entreprise où Aristote avait échoué, en prétendant forcer le passage des Premiers analytiques aux Seconds analytiques, qu’ils aient cherché dans le formalisme logique la méthode d’une connaissance réelle et universelle ?

A cet égard l’exemple de Pascal et de Leibniz est particulièrement significatif. Que la raison se moque de la logique, Pascal l’a compris à la suite de Montaigne 89. Mais, tandis que Montaigne demeure « ignorant » et sceptique, Pascal est en état d’invoquer les travaux mêmes par lesquels il a pris une place éclatante dans le renouvellement des valeurs spirituelles qui marque l’aurore de notre civilisation. Dès ses Expériences sur le vide, le P. Noël, qui avait été un maître de Descartes, s’offre pour lui fournir l’occasion de dénoncer le verbalisme dont procède le dogmatisme scolastique : « Il a cru que j’ai assuré l’existence réelle du Vide par les termes mêmes dont je l’ai défini. Je sais que ceux qui ne sont pas accoutumés de voir les choses traitées dans le véritable ordre, se figurent qu’on ne peut définir une chose sans être assuré de son être 90. » D’autre part, chez Roberval, qui est pourtant un de ceux avec qui sa carrière s’apparente de plus près, il note le ridicule du géomètre « qui n’est que géomètre », acharné à démontrer les axiomes, réfractaire à l’invention du calcul des probabilités par laquelle se réalise victorieusement « l’alliance stupéfiante de la géométrie et du hasard » 91.

Cependant ce même Pascal, prévenu par préjugé de famille contre l’analyse cartésienne, non seulement prend pour appui de ses Réflexions sur l’esprit géométrique le formalisme de la déduction euclidienne modelée sur le syllogisme d’Aristote ; mais encore il se plaît à le pousser hors de ses conditions naturelles et nécessaires pour en tirer l’idée d’une « véritable méthode qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s’il était possible d’y arriver ». Cette méthode « consisterait en deux choses principales : l’une, de n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens ; l’autre, de n’avancer jamais aucune proposition qu’on ne démontrât par des vérités déjà connues, c’est-à-dire en un mot à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions » 92. Cela ne signifie pourtant pas que Pascal se laisse confondre avec le P. Noël ou avec Roberval. Chez lui la finesse reprend immédiatement ses droits : « Il est évident que les premiers termes qu’on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu’on voudrait prouver en supposeraient d’autres qui les précédassent ; et ainsi il est clair qu’on n’arriverait jamais aux premières 93. »

Dans sa concision péremptoire, la remarque suffit pour établir que le réalisme logique, de par la conception même de son problème, se heurte à une contradiction insurmontable, quelles que soient par ailleurs la richesse et la subtilité des ressources que le génie de certains logisticiens ait pu mettre un moment à son service, à quelque degré de perfection qu’ait été poussé l’art de dissimuler la pétition de principe. Il était donc à présumer que Pascal abandonnerait l’idéal d’une méthode qui s’annonçait « véritable » et qui, dès sa proposition même, se révèle absurde en droit comme elle est impossible en fait. Seulement voici que le géomètre et le fin s’effacent devant le pyrrhonien et le chrétien ; et la conclusion que Pascal tire en guise de moralité sera « que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli » 94.

Leibniz prend à cœur de relever le défi ; et son cas est encore plus curieux peut-être et plus paradoxal que celui de Pascal. Loin d’être étranger à l’analyse cartésienne, Leibniz en étend la méthode à la géométrie infinitésimale de Pascal par l’invention du calcul différentiel. Rien ne donne davantage le sentiment que l’intelligence, comprise telle qu’elle est effectivement, devra se caractériser par son dynamisme interne, par sa continuité radicale, qu’elle fait éclater les cadres de la représentation où se perdait comme dans un « labyrinthe » l’imagination réaliste des Pythagoriciens et des Éléates. « Leibniz et Newton ont fondé l’analyse parce qu’ils ont défini l’intégration et la dérivation... Pour que des fonctions puissent servir à quelque chose, pour qu’on puisse calculer avec elles, il faut avoir défini les opérations fonctionnelles qui s’y appliquent 95. » Et cette remarque rejoint la réflexion profonde par laquelle M. Gino Loria souligne le contraste entre la mathématique ancienne et la mathématique moderne, considérée dans son développement depuis la géométrie analytique jusqu’aux théories des groupes et des ensembles. « Les anciens avaient fourni les substantifs, tandis que les modernes y ajoutèrent les verbes ; ce qui était rigide et fixe acquit, par suite, une mobilité illimitée ; l’arithmétique de statique devint dynamique 96. »

Or il est arrivé que Leibniz ne cesse de travailler en sens inverse du progrès qu’il avait accompli, et avec lui l’esprit humain. Il sacrifiera le jugement de relation au jugement de prédication. Et c’est sur le postulat d’une ontologie chimérique et périmée, sur l’inhérence du prédicat au sujet, de l’attribut à la substance, qu’il fera reposer l’ambition d’une métaphysique qui relève l’homme de l’impuissance à laquelle la pessimisme pascalien finissait par condamner notre espèce. Pour Leibniz « tout dans le monde doit être intelligible et démontrable logiquement par de purs concepts, et la seule méthode des sciences est la déduction. Pour caractériser cette métaphysique d’un seul mot (ajoute Couturat), c’est un panlogisme » 97.

Nous n’avons pas besoin de dire à quelle distance Leibniz est resté de son idéal. Nous voyons bien qu’il affirme dans des formules tranchantes la réduction de toute proposition à un axiome identique ; mais ce n’est qu’une apparence, car la réduction est virtuelle, et il demeure incapable de résoudre en acte cette virtualité. Finalement, il joue au bon apôtre, il se décharge sur son Dieu du soin de justifier le système en passant par-dessus l’opposition, insurmontable pour l’homme, entre les vérités nécessaires et les vérités contingentes qui réclament une analyse poussée jusqu’à l’infini 98.

Il est superflu aujourd’hui de rappeler que le rêve leibnizien a été repris par M. Bertrand Russell dans ses premières tentatives de logistique, au confluent des grands courants de pensée qui avaient abouti aux algèbres de la logique chez Boole, Schröder, Frege, au formulaire de Peano, aux théories de Dubois-Reymond et de Georg Cantor 99. Le temps est déjà loin où la réduction des mathématiques à la Logique symbolique, « considérée comme un des grands événements de notre époque » 100, devait servir à ressusciter l’ontologie du monde intelligible calquée, suivant la tradition du platonisme vulgaire, sur la représentation du monde sensible : « Dans la perception pure, on ne trouve que la connaissance des faits particuliers : dans la mathématique pure, on ne trouve que la connaissance des vérités logiques. Pour qu’une telle connaissance soit possible, il est nécessaire qu’il y ait des vérités logiques qui soient évidentes, c’est-à-dire des vérités qui soient connues sans démonstration. Ce sont ces vérités qui sont les prémisses de la mathématique pure, ainsi que de l’élément déductif dans toute démonstration sur n’importe quel sujet... Les catégories de Kant sont les lunettes colorées de l’esprit... Du moment qu’on se rend compte des conséquences de l’hypothèse de Kant, il devient évident que les vérités générales et a priori doivent avoir la même objectivité, la même indépendance de l’esprit, que possèdent les faits particuliers du monde physique 101. »
Que l’on aborde les problèmes de la logistique en partant des Principia Mathematica de MM. Russell et Whitehead, ou que l’on suive les procédés de formalisation auxquels M. Hilbert a consacré l’effort de son génie, le progrès même de la recherche amène également la logistique à comprendre de mieux en mieux ce qui lui interdit de conquérir et d’intégrer ses propres postulats, par suite de conférer par elle-même à un système purement déductif l’autonomie que le réalisme logique lui avait étourdiment attribuée. A mesure que la méthode d’axiomatisation se précise, et recouvre les différentes branches du savoir, le terme d’axiome se dépouille de l’implication d’évidence qui faisait l’intérêt de l’idée au point de vue épistémologique et philosophique. On a conservé le nom, tout en supprimant la chose, comme il arrive de vendre et de boire du « café » sans caféine. A moins donc que l’on se laisse duper à plaisir par les mots, il faut bien arriver à prendre conscience que l’énoncé des axiomes, comme le développement du processus déductif qui s’y suspend, laisse intact le problème de la qualité du savoir, qui se pose en dehors de leurs frontières. Le jugement décisif de vérité sur lequel se concentre la réflexion du philosophe consiste dans le choix de l’hypothèse axiomatique et dans le rapport de ses conséquences au détail du réel ; il échappe aux prises d’une technique purement formaliste.

La pierre qui nous paraît tomber du ciel vient quand même de quelque part. Un problème ne se met pas de lui-même en équation. Lorsque l’esprit humain a passé du groupe euclidien au groupe non euclidien, de la transformation de Galilée à la transformation de Lorentz, ce n’était pas assurément pour doter d’une salle nouvelle un musée de symboles idéaux. Une épistémologie qui refusera de se laisser mutiler par un souci d’élégance abstraite et scolastique devra donc avant tout ne pas perdre de vue la démarche d’analyse, le processus d’induction, qui a permis de décharger les principes et qui ne saurait être éliminé de l’architecture de la connaissance sans que l’objectivité en soit compromise. L’établissement des théories déductives qui donnent au corps des sciences son expression la plus homogène et la plus claire est une condition nécessaire sans doute, de la loyauté envers soi-même ; elle ne suffit nullement à nous donner le droit de conclure à la légitimité d’une déduction absolue. Ce n’est pas être injuste envers le travail de formalisation et d’axiomatisation qui se poursuit sous nos yeux avec une si heureuse ardeur que d’y voir une épreuve plutôt qu’une doctrine 102. Une discipline témoigne de sa valeur effective par la résistance qu’elle est capable de s’opposer à elle-même ; le meilleur signe d’humilité sincère dans la recherche du vrai, c’est l’écart croissant entre ce qui était présumé au point de départ et ce qui se découvre au point d’arrivée, entre le réalisme du sens commun et le nominalisme du bon sens.

« Pour saint Thomas (écrivait récemment M. Maritain), et c’est une suite logique de la nature abstractive de notre intelligence, le seul objet absolument premier atteint par celle-ci est l’être en général 103. » Et la même confusion du réel et de l’abstrait, M. Gilson la signale chez Duns Scot, dont il oppose d’ailleurs la scolastique à l’empirisme thomiste : « Lorsque Duns Scot dit que l’être est la première chose qui tombe sous les prises de l’intellect, il n’entend plus, avec saint Thomas, la nature de l’être sensible en tant que tel, mais l’existence en soi, sans aucune détermination généralement quelconque et prise dans sa pure intelligibilité 104. » Or, le moindre effort d’attention à l’ordonnance de l’univers du discours montre que l’on trahit la logique et l’intelligence lorsque, par une identification qui sera, selon les âges et les temps, un indice de candeur puérile ou un aveu d’orgueil obstiné, on laisse coïncider dans son cerveau le vide du maximum d’extension avec le plein du maximum de compréhension. L’être en tant qu’être est le type du mot qui ne peut pas être plus qu’un mot. Il est vrai seulement que les façons de parler ont une telle puissance de « prévention », l’appareil déductif tient de la tradition un tel prestige, que les sophismes d’une ontologie inconsciente se découvrent avec une lenteur presque incroyable. Il a fallu plus de vingt siècles pour que MacColl osât soulever le voile du réalisme qui soutenait la construction logique d’Aristote et découvrir le vice d’un syllogisme, correct suivant la doctrine des Premiers analytiques, mais où la proposition particulière s’arrogeait implicitement une portée existentielle : Tout dragon est une chose qui souffle des flammes. Tout dragon est un serpent. Donc quelque serpent souffle des flammes 105.

Il y a plus : l’affirmation la plus simple, considérée dans la pureté de son énoncé, se détruira elle-même si elle est détachée de sa racine dans l’intelligence. Précisément parce que M. Bertrand Russell avait, après Leibniz et Wolff, entrepris de se frayer l’accès d’un monde d’essences qui ne devait rien à la « notion totalement incongrue (irrelevant) de l’esprit », son formidable édifice, lié en apparence à toute l’ampleur et à tout le raffinement de la mathématique moderne, s’est disloqué comme par l’effet d’une piqûre d’épingle sur un ballon énorme et mal protégé. Il est arrivé que M. Russell s’est souvenu tout à coup de la parole d’Épiménide : je mens ; et l’univers du discours s’est effondré. Le Verbe-raison s’affole à la perspective de ne plus trouver dans le Verbe-langage le crédit qu’il avait escompté. Il n’y a pourtant pas de cas moins embarrassant que celui du mensonge. Le logicien qui a su retrouver dans les figures du syllogisme les démarches vivantes de l’esprit, masquées par le mécanisme aveugle de la conversion, Jules Lachelier, a eu occasion de l’élucider à propos du mot Récurrence du Vocabulaire technique et critique de M. Lalande. « Quand je dis mentior (ou plus exactement, ψευδόμαι, j’affirme le faux, intérieurement ou extérieurement, de bonne ou de mauvaise foi), il n’y a là aucune contradiction interne. Cela signifie : ce que je viens d’affirmer à l’instant touchant un objet quelconque n’était pas vrai, et j’affirme comme vrai que cela n’était pas vrai ; ce qui n’a rien de contradictoire. Mais, si je m’aperçois ensuite que ma première affirmation était vraie, j’affirmerai, toujours comme vrai, que je me trompais en croyant que je m’étais trompé. Mes affirmations pourront ainsi se succéder à l’infini, chacune donnant tort à la précédente, mais sans jamais se contredire elle-même 106. » En définitive, c’est bien à un ordre de succession dans les énoncés en apparence contradictoires du jugement que M. Russell a dû recourir lorsqu’il a introduit la théorie des types qui interdit à certaines propositions, comme précisément le je mens, d’être affirmatives de leur propre vérité, prédicatives de soi. Seulement, lorsqu’il transpose ainsi dans une terminologie abstraite ce qui, rapporté à l’activité même de l’intelligence, ne souffre d’aucune obscurité, M. Russell doit admettre l’hypothèse d’un ordre sans succession qui, non seulement est condamnée à se présenter elle-même comme un expédient pour sauver à tout prix la logique 107, mais qui accuse encore l’impuissance d’une théorie de la déduction pure à se constituer par ses seules ressources. « La notion de l’ordre échappe à l’emprise de la logique, puisqu’une démonstration consiste justement à construire un certain ordre marchant des prémisses vers les conséquences 108. »

Autrement dit, une déduction qui prétend se suffire à elle-même ne pourra légitimement répondre qu’aux questions modelées sur l’exemple classique : Quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? Tout au plus, pour en imposer au peuple, ajouterait-elle que s’il est vrai qu’il est blanc, il est faux qu’il soit non blanc, et vrai qu’il est non-non-blanc. Mais là encore, quand on intègre à l’algorithme de la logique formelle les valeurs du vrai ou du faux, il convient de prendre garde, selon l’excellent conseil de M. Schiller 109, à ne pas exagérer la valeur des symboles pour nous protéger de l’ambiguïté. Tant que je n’aurai pas eu, par ailleurs, d’information authentique sur la couleur du cheval qu’Henri IV a pu monter, dans telle ou telle circonstance dont l’histoire aurait pu conserver le souvenir, la logistique ne fera rien d’autre que de se contraindre à retourner, sous tous les aspects que lui confèrent les ressources du langage symbolique, l’alternative du blanc et du non blanc, en amplifiant cette remarque banale que l’un des termes est vrai et l’autre faux, mais sans savoir lequel est vrai et lequel est faux ; ce qui, pour reprendre l’expression même de Descartes, est de bien peu d’importance et ne nous rend de rien plus savants 110, mais ce qui serait de nature à nous faire courir le risque mortel d’altérer l’idée que la raison, une fois affranchie du préjugé de la déduction absolue, peut acquérir de la vérité. Il est évident que la forme de vérité n’implique pas une valeur de vérité ; ce qu’exprime excellemment M. René Poirier : « Vérité et fausseté sont en logique de pseudo-concepts qui introduisent de pseudo-problèmes, et mènent à des paradoxes quand on prétend leur appliquer des principes admis pour les notions physiques ou métaphysiques de même nom 111. »

Nous pouvons donc conclure : la science ne s’est pas dégagée du réalisme sensible pour demeurer asservie au réalisme logique. Il faut comprendre qu’elle n’est nullement atteinte par le succès de la critique nominaliste, déjà manifeste dans l’évolution de la scolastique occidentale ; au contraire, comme la considération du langage, affinée précisément par le progrès de la traduction symbolique, permet de séparer la pensée elle-même de ce qui est seulement son revêtement, de l’accident « ethnographique » suivant le mot de M. Brouwer 112, elle nous offre une base solide pour le discernement des âges de l’intelligence. Le passage du jugement de prédication au jugement de relation réclame de l’esprit un effort dont l’enfant n’est pas immédiatement capable. « On demande à l’enfant : As-tu un frère ? Supposons qu’il réponde : oui, Paul. On poursuit alors : Et Paul a-t-il un frère ? Jusqu’à neuf ans les enfants répondent à peu près invariablement : non. Un garçon nous a dit : c’est seulement moi qui ai un frère dans la famille 113. » De ce stade pré-rationnel les traces sont visibles dans notre Moyen Age, lorsque la conception des antipodes est taxée d’impiété, et jusqu’à l’époque de Galilée, témoin le zèle ridicule des docteurs graves qui ont condamné comme sacrilège le système héliocentrique dont la découverte des phases de Vénus avait cependant mis hors de doute la réalité positive.

A ce moment commence bien une nouvelle représentation du monde qui implique une conception tout autre de l’esprit et de la vérité. « L’École mettait au premier rang les notions ou les termes dont elle demandait d’ailleurs l’origine et la formation à une abstraction généralisatrice parfaitement stérile, et elle en dérivait alors une théorie du jugement et du raisonnement, qui a fait les preuves historiques de son insignifiance. Descartes a fait le contraire : au premier rang, ce qu’il met, c’est le jugement, c’est l’opération qui, posé un premier terme, d’ailleurs par lui-même absolument stérile, lui donne un complément et une fécondité par la relation, qui est l’âme du jugement 114. » En même temps l’invention fortuite des verres de lunettes mettait au service de la raison reconquise et recomprise un instrument de technique expérimentale, grâce auquel l’humanité entre en possession de cette connaissance du monde qui échappait aux dissertations abstraites de l’aristotélisme. Le mot d’Hamlet à Horatio : Il y a plus de choses dans le ciel et dans la terre qu’il n’en est rêvé par votre philosophie, va perdre sa signification sceptique et mystique. Ce qui se substitue à la philosophie entendue dans le sens médiéval, triple fantaisie de principes, d’essences et de catégories par laquelle l’univers du discours revêtait l’illusion d’une réalité métaphysique, c’est une méthode d’exploration scrupuleuse et patiente qui devait découvrir dans le domaine de l’immensément grand ou de l’extrêmement petit des perspectives toujours plus merveilleuses à mesure que la connexion du calcul et de l’expérience les rendait plus certaines.
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