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Léon brunschvicg membre de l’Institut (1869-1944) les ages de l’intelligence


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CHAPITRE II

LE FANTÔME DE L’IRRATIONNEL




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Le monde, tel que l’esprit humain le constitue dans le stade le plus élémentaire auquel nous avons actuellement accès, est le monde du conformisme sociologique. Le primitif est réfractaire à ce qui dépasse les frontières de son groupe ; il adore et prie la divinité, non parce qu’elle serait en effet divine, mais parce qu’elle ressortit de la paroisse. À vrai dire, pour rendre compte de ses « représentations collectives », nous sommes aussi embarrassés que pour aborder la genèse de l’instinct, du moins quand nous refusons à postuler un miracle de génération spontanée. Nous ne pouvons même pas décider si les sociétés inférieures, dont les ethnographes décrivent les coutumes et les mœurs, ont su conserver la tradition de leurs ancêtres, s’il ne s’y est pas produit des phénomènes de dégénérescence. Et pas davantage nos informations ne suffisent à établir entre elles une hiérarchie intellectuelle, à y saisir sur le fait des tendances inventives et novatrices. Il paraît naturel cependant d’admettre que, pour la pensée primitive comme pour l’instinct, l’apparence d’immutabilité n’est qu’un effet d’ensemble, qu’une approximation de synthèse confuse.

Toutefois, en nous rapportant à ce que nous font connaître les découvertes récemment accumulées par l’archéologie pré-hellénique, il semble que, si le comportement technique implique manifestement une pratique de la causalité, ce n’est pas lui qui a dû opérer le passage entre l’imagination de la cause première et la découverte positive des causes secondes. Le préjugé de l’éducation, le consensus social, donnent trop de force aux « pré-liaisons mystiques », aux visions surnaturelles, pour qu’elles se laissent dissoudre par les remarques d’un douteur de génie comme Knud Rasmussen en signale « jusque chez les Eskimos les plus primitifs » 45. Les démentis de l’expérience conduiraient bien plutôt à provoquer l’inépuisable ingéniosité des exégèses orthodoxes, à développer la subtilité sans fin de l’obstination apologétique. Rappelons seulement l’exemple de Priestley, qui devait se montrer si buté contre la chimie de Lavoisier, et qui avait écrit cependant : « Plus un homme a d’esprit, plus il est fortement attaché à ses erreurs, son esprit ne servant qu’à le tromper en lui donnant des moyens d’éluder la force de la vérité 46. »

En fait, dans l’histoire, ce n’est pas sur le terrain de l’activité concrète que l’humanité a réussi à se libérer des « représen­tations collectives » ; c’est, au contraire, en maniant des idées qui passent pour les plus abstraites de toutes et dont l’objet apparaît pour ainsi dire insaisissable, idées de mesure et de calcul. Bien avant le développement de la civilisation hellénique, les peuples d’Asie avaient mis au jour quelques-unes des propositions élémentaires qui sont à la base des sciences exactes : arithmétique, géométrie, astronomie. Mais ces connaissances sont demeurées enveloppées et comme incrustées dans un système de croyances mystiques et de vertus magiques. « L’astronomie chaldéenne n’est pas séparée de l’astrologie, mais elle en est séparable ; et en elle-même elle ne constitue plus de la divination mais de la science 47. » Or, ce que nous avons à déterminer, puisque c’est cela qui va correspondre à un âge nouveau de l’intelligence, c’est le moment où cette capacité de séparation est devenue effective, où la pensée a pris conscience de sa vocation et de sa dignité en dégageant une forme de jugement qui ne doit qu’à soi la norme de sa certitude. La satisfaction de l’esprit change alors de sens. Elle ne vient plus du dehors ; elle n’est plus liée aux fantaisies de la tradition, à la subjectivité d’un assentiment collectif. Elle est intime et en même temps universelle, de par l’aptitude que la raison se découvre à définir, et à organiser en méthode, les conditions d’une démonstration incontestable.

Cette révolution qui redresse l’homme définitivement face à la vérité, nous savons, sans pouvoir en préciser dans le détail les circonstances historiques, qu’elle a eu lieu dans l’École pythagoricienne vers le vie siècle avant Jésus-Christ. Là, en effet, les propriétés internes des nombres, leurs combinaisons, telles qu’elles se représentaient dans les figures spatiales ou telles qu’elles traduisaient la structure des constellations célestes, ou encore telles qu’elles correspondaient à l’harmonie des sons de la gamme, ont été l’objet d’une étude désintéressée et systématique. Ainsi un nombre est donné naturellement comme un assemblage de points : si on considère chacune des représentations ponctuelles correspondant à la suite des nombres impairs, 1, 3, 5, 7, et si on les encadre successivement par la série des points qui la suivent immédiatement, on engendre la suite des nombres carrés : 4, 9, 16, 25 — loi simple, relation nécessaire, pour laquelle l’expression de beauté vient comme d’elle-même se placer sous la plume des historiens et des savants qui en signalent la découverte.

Plus que tout autre le pythagorisme a été sensible à l’aspect esthétique de la science ; il applique le langage de la qualité, non seulement aux principes de l’acoustique et de l’astronomie, allant jusqu’à les combiner dans l’imagination d’un concert harmonieux de corps célestes, mais à la théorie même des nombres. On les appelait parfaits quand on leur découvrait une structure identique à les considérer du point de vue de l’addition et du point de vue de la multiplication : pour 28, par exemple, la somme des parties et la somme des diviseurs sont également 1, 2, 4, 7, 14. Quand la somme des diviseurs de l’un forme la somme des parties de l’autre, deux nombres seront amis : tels 220 et 284 (220 = 1 + 2 + 4 + 71 + 142 et 284 = 1 + 2 + 4 + 5 + 10 + 11 + 20 + 22 + 44 + 55 + 110).

Du fait que se sont constituées de telles spéculations, détachées de tout intérêt pratique, conçues, ainsi qu’on devait le dire précisément de la théorie des nombres, uniquement « pour l’honneur de l’esprit humain », les mathématiques existent, « système de connaissances scientifiques, étroitement liées les unes aux autres, fondées sur des notions qui ne trouvent dans tous les esprits, portant sur des vérités rigoureuses que la raison est capable de découvrir sans le secours de l’expérience, et qui néanmoins peuvent toujours se confirmer par l’expérience dans les limites d’approximation que l’expérience comporte. Grâce à ce double caractère que nulle autre science ne présente, les mathématiques, ainsi appuyées sur l’une et l’autre base de la connaissance humaine, s’imposent irrésistiblement aux esprits les plus pratiques comme aux génies les plus spéculatifs. Elles justifient le nom qu’elles portent et qui indique les sciences par excellence, les sciences éminentes entre toutes les autres par la rigueur des théories, l’importance et la sûreté des applications » 48.


Quelle répercussion l’avènement d’une connaissance véritable peut-il avoir sur le progrès de l’intelligence ? M. Bergson a posé admirablement le problème, au cours d’une conférence donnée le 28 mai 1913 à la Society for psychical Research de Londres : « Les mathématiques remontent à l’antiquité grecque ; la physique a déjà trois ou quatre cents ans d’existence ; la chimie a paru au xviiie siècle ; la biologie est presque aussi vieille ; mais la psychologie date d’hier, et la recherche psychique est encore plus récente. Faut-il regretter ce retard ? Je me suis demandé quelquefois ce qui se serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques pour s’orienter dans la direction de la mécanique, de l’astronomie, de la physique et de la chimie, au lieu de faire converger tous ses efforts sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l’esprit — si Kepler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des psychologues. Nous aurions certainement eu une psychologie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd’hui — pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée, imaginer ce que serait notre physique : cette psychologie eût probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, la science eût alors retenu avec empressement, au lieu de les écarter a priori, des phénomènes comme ceux que vous étudiez : peut-être la recherche psychique eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle (comme le furent, en fait, les principes fondamentaux de la mécanique) on aurait passé de l’esprit pur à la vie 49. » Et cette page est commentée par la conclusion des Deux sources, où est évoquée l’immensité de cette terra incognita que la science psychique commence d’explorer. « Supposons qu’une lueur de ce monde inconnu nous arrive, visible aux yeux du corps. Quelle transformation dans une humanité généralement habituée, quoi qu’elle dise, à n’accepter pour existant que ce qu’elle voit et que ce qu’elle touche ! 50 » C’est à l’avenir qu’il appartiendra de constituer ce savoir positif appelé à faire contraste avec l’idéal de science que, depuis Pythagore et Archimède, le primat des mathématiques semblait nous avoir imposé. Il y aurait donc témérité à anticiper ce qui demeure encore voilé pour notre regard et à préfigurer la carte d’une terra incognita. Pourtant, si nous interrogeons ceux qui se sont adonnés à la pratique des recherches psychiques et qui en ont tiré leur conception du monde et de la vie, en particulier si nous consultons le penseur qui, de ce point de vue, a exercé la plus grande influence sur la fin du xixe siècle et auquel M. Bergson se réfère en plus d’un endroit de son œuvre, William James, la question n’est pas sans changer d’aspect. On a fréquemment relevé la conclusion de l’Expérience religieuse où James caractérise le contenu de sa doctrine par les termes de surnaturalisme grossier 51, finissant, à l’exemple d’Auguste Comte, par infléchir la positivité de la science dans le sens d’un retour au primitif. Les recherches psychiques ou métapsychiques, telles que James les comprenait, regardent moins l’avenir qu’elles ne nous ramèneraient à ce fond archaïque de représentations en face duquel l’humanité se trouvait placée au temps du pythagorisme, lorsqu’elle a constitué la méthodologie rationnelle, et qui se dressait à nouveau devant elle quand, à la sortie du moyen âge, la civilisation a repris son essor. Ce que M. Bergson attend de l’expérience « psychique », n’est-ce pas, d’ailleurs, qu’elle aille « convertir en réalité vivante et agissante une croyance à l’au-delà qui semble se rencontrer chez la plupart des hommes, mais qui reste le plus souvent verbale, abstraite, inefficace » 52 ? Or, une croyance ainsi caractérisée, tout à la fois générale et faible, se présente assez naturellement comme l’écho d’une tradition séculaire ; et de la sorte le tableau que M. Bergson avait imaginé seulement par jeu pourrait invoquer l’appui de l’histoire telle qu’elle s’est effectivement déroulée. La période mathématique ou mécanistique aurait succédé à une phase durant laquelle l’explication de la nature et en particulier de la nature vivante aurait été empruntée au monde des « esprits », si rudimentaire que puisse nous en paraître la représentation. Et en effet, si l’on ne tenait pas compte de ces formes de spiritualité que l’analyse de la mentalité primitive nous a permis d’aborder directement, il nous serait bien malaisé de comprendre le phénomène le plus singulier, mais le plus caractéristique aussi, de la marche des idées en Occident, l’éclipse entre Platon et Descartes des valeurs rationnelles que le pythagorisme avait établies dans l’ordre de l’arithmétique et de la géométrie. Or, cette perte de lumière, cette précipitation dans la nuit mystique, sont le fait du pythagorisme lui-même. Consacrant, en tant que doctrine positive, par la rigueur de sa méthodologie, l’avènement d’un second âge de l’intelligence, il a été compromis et finalement trahi par son succès, et cela pour deux motifs différents, sinon contradictoires, mais qui devaient concourir à un même résultat.

Le triomphe qu’il a remporté dans le domaine du nombre entier l’avait conduit à étendre la correspondance des nombres et des choses, vérifiée pour les combinaison de groupes spatiaux ou de sons, à l’ensemble du monde moral et religieux, à vouloir que la justice, par exemple, se symbolise par un nombre carré qui sera 4 ou encore 9 ; et dès lors il n’y aura plus de limite à la fantaisie de cette pseudo-intelligibilité. Quand nous entendons parler d’Eurytos qui prenait des cailloux pour obtenir le dessin d’un homme ou d’un cheval, qui les comptait ensuite et définissait ainsi la constitution arithmétique de l’homme ou du cheval 53, nous voudrions croire qu’il s’amusait à la caricature de la doctrine ; et pourtant il semble bien qu’il n’ait fait que mettre en relief le fond irréductible d’imagination réaliste qui empêchait les Pythagoriciens de considérer le nombre comme un simple instrument de la raison, qui l’incorporait à la représentation spatiale pour l’ériger en objet absolu. Le pythagorisme semblait destiné à dégager enfin l’humanité de la mentalité primitive, il risquera de l’y enfoncer pour toujours. La rigueur de la démonstration, la vertu de la vérité, devaient lui valoir un prestige qui va se trouver exploité en faveur d’extrapolations fantastiques, qui aboutissent à prolonger le crédit des dogmes et des superstitions que la Grèce avait reçus en même temps que les premières données de la géométrie et de l’astronomie. Novalis, le plus romantique des Romantiques allemands, le maître de l’idéalisme magique, a écrit : « En Orient la véritable mathématique est chez elle. En Europe on ne la cultive que pour la simple technique 54. » Le pythagorisme n’aurait donc été européen que par accident. Il a certes touché à la sphère pure de l’intelligence ; mais il n’a pas su s’attacher à la clarté pour la clarté. Des combinaisons numériques il s’est plu à faire surgir une floraison merveilleuse de propriétés mystiques. Et ainsi, à l’intérieur de sa tradition, pour l’appui d’un système qui débordait la zone lumineuse, on le voit faire fond sur des relations véritables afin de postuler l’adhésion à des croyances qui n’étaient ni vérifiées ni vérifiables. Dans le même sens Pascal, opposant les passages mystérieux de la Bible aux passages mystérieux du Coran dira qu’il y a dans les premières une « clarté qui mérite qu’on révère les obscurités » 55 — proposition dont on trouve exactement l’inverse dans le Tractatus Theologico-Politicus : « J’ai montré (déclare Spinoza) que par la façon dont je traite l’Écriture je réussis à empêcher que les passages clairs et purs ne soient gâtés, corrompus par les passages menteurs avec lesquels on veut les accorder 56. » Nous atteignons ici le faîte d’une ligne de partage où brusquement un éclair jaillit qui oblige le lecteur à se retourner vers lui-même pour prendre la mesure de son esprit, pour définir son idéal entre le conformisme machinal d’un écho et l’activité autonome de la pensée. De quoi on ne peut méconnaître que les Pythagoriciens ont eu le sentiment le plus net puisque nous savons qu’à un certain moment de leur histoire 57 ils se sont distingués eux-mêmes en mathématiciens et en acousmatiques, hommes de la science rationnelle et hommes de la foi orale, fides ex auditu, dira plus tard saint Paul 58.

Que cette séparation ait signifié au dedans d’une même École la hiérarchie de deux groupes qui étaient formés, le premier d’exotériques et le second d’initiés, ou qu’elle ait été le schisme de deux Églises, l’une orthodoxe et secrète, l’autre libérale et publique, il nous est difficile d’en décider dans l’état de notre information ; et peut-être même est-ce un des caractères de la querelle qu’elle comportait cette double interprétation, posant ainsi le problème d’un renversement de valeur entre la νόησις et la δόξα, entre l’intelligence et la crédulité. En tout cas la conséquence devait être d’incliner de plus en plus le gros des Pythagoriciens vers le mysticisme primitif, parallèlement au courant issu de Platon et qui d’ailleurs se confond de plus en plus avec le pythagorisme. Dès avant que l’Europe se soit définitivement orientalisée par sa conversion au christianisme, la réflexion méthodique des mathématiciens était subordonnée aux dogmes des acousmatiques.


Le paradoxe suprême, dans cette guerre intestine, est que les mathématiciens furent désarmés sur le terrain même de leur science, rendus littéralement stupides à leurs propres yeux, par la découverte qui atteste le mieux leur profond génie de rationalité, à savoir la démonstration de l’incommensurabilité de la diagonale par rapport au côté du carré pris comme unité. Cette démonstration, admirable d’intelligence et de rigueur, remonte assez loin puisqu’elle nous est connue par un texte d’Aristote 59. Si la diagonale est commensurable au côté du carré, le rapport peut être mis sous forme d’une fraction irréductible ; le théorème de Pythagore montre immédiatement que d est pair, d’où l’on conclurait, puisque d et c sont premiers entre eux, que c est impair. Mais la parité de d permet d’exprimer le théorème sous la forme suivante :  ; ou  ; ce qui entraînerait la parité de c. Si d et c sont supposés commensurables, il résulte de l’hypothèse, que c est à la fois impair et pair.

Géométriquement, il n’y a pas à contester l’existence de cette diagonale qui pourra être tracée de la façon la plus simple, sans cependant qu’elle satisfasse à l’exigence d’une représentation arithmétique, puisqu’elle ne saurait s’exprimer exactement par un nombre entier ou fractionnaire. Dès lors, quand nous regardons les choses avec nos yeux d’aujourd’hui, nous y voyons naturellement une conquête manifeste de la raison, un instrument nouveau pour l’exploration et la pénétration de l’univers : l’humanité s’est rendue maîtresse du mouvement par la résolution intellectuelle du continu. Et si, à notre tour, nous partions de ce point décisif pour évoquer une histoire qui ne s’est pas réellement produite, nous apercevrions les résultats mémorables qu’Archimède obtient sur le terrain de l’arithmétique et de la géométrie, de la mécanique et de l’hydrostatique, s’énonçant directement en termes d’analyse infinitésimale, anticipant de vingt siècles la constitution de la physique mathématique grâce à laquelle les modernes ont atteint la vérité, du monde. L’œuvre de Fermat et de Cavalieri, de Galilée et de Torricelli, pouvait suivre immédiatement. Le rêve de l’Uchronie, l’économie d’un Moyen Age, aurait été réalisé.

Mais cela n’est pas arrivé. Dans l’histoire réelle le progrès de la méthode s’est heurté à la résistance du système ; ce qui aurait dû être (pour parler le langage de M. Pierre Janet) occasion de triomphe, aboutit à une conduite d’échec. La plus belle découverte des Pythagoriciens est demeurée une « scandaleuse exception » 60 dont ils étaient les premiers à ressentir la honte. On a conservé l’hymne de leur reconnaissance à la justice divine pour avoir fait périr dans un naufrage l’auteur de la théorie des incommensurables : « C’est ainsi que le ciel punit celui qui avait exprimé l’inexprimable, représenté l’infigurable, dévoilé ce qui eût dû rester caché 61. » Il faut donc dire, avec M. Émile Bréhier, que « la science pythagoricienne trouvait dès son début ses bornes » 62. La rupture de la correspondance entre les rapports numériques et les grandeurs géométriques, loin d’ouvrir de nouvelles perspectives au génie créateur des mathématiciens, a resserré l’horizon de leurs recherches ; elle les a privées de toute répercussion immédiate sur la philosophie et même sur l’épistémologie, favorisant par là le courant de réaction mythologique et mystique auquel devaient s’abandonner également la postérité de Pythagore et celle de Platon. Le même phénomène se reproduira : les penseurs les plus hardis et les plus féconds des temps modernes, un Descartes, un Leibniz, un Kant, nous donneront l’occasion de vérifier la profondeur de la remarque qui est due à Émile Boutroux. « Toute méthode nouvelle est d’abord employée à démontrer les dogmes reçus. Mais bientôt on s’aperçoit que le dogme est réfractaire à la démonstration qu’on en donne, et la méthode nouvelle conduit peu à peu à une nouvelle doctrine. C’est en général de cette façon que s’opèrent les révolutions de l’esprit humain 63. »Seulement, pour ce qui concerne la civilisation antique, la fuite du pythagorisme devant son ombre, cette sorte de suicide spirituel, a eu des conséquences durables et ruineuses. Ici, en effet, intervenait un élément, contingent sans doute, mais dont la portée devait être décisive parce qu’il intéresse les couches profondes du cerveau, parce qu’il commande le mécanisme inconscient de l’esprit : l’ambiguïté radicale du mot λόγος qui désigne le calcul dans la langue hellénique et qui signifiait également raison et langage. Dans l’esprit d’un peuple qui ne parlait que sa propre langue, qui par conséquent était dépourvu de tout point d’appui pour dissocier le nom et l’idée, l’identité du nom devait forcément entraîner une confusion d’idées contre laquelle il était sans défense : l’incommensurable, c’est l’inexprimable et c’est aussi l’irrationnel.

Jeu de mots assez misérable. Mais, pour se rendre compte à quel point il a pesé, il pèse encore, sur le libre développement de la réflexion philosophique, il convient de remarquer qu’il nous fait remonter jusqu’à la source de ce qui constitue le jeu de mots ; il nous replonge dans ce réalisme instinctif qui ne sait pas distinguer les manières de parler et les manières de penser, qui refuse de rien comprendre hors des cadres préconçus et préétablis du langage. Et qu’un tel réalisme, reprenant racine dans chaque pensée d’enfant, soit ainsi de tous les temps jusqu’à pouvoir passer pour un trait permanent de l’esprit humain, c’est ce que montre la fortune des arguments de Zénon d’Élée, ou plus exactement du contresens séculaire auquel ils ont servi de prétexte. De ces arguments, en effet, comme du pari de Pascal, on ne saurait préciser correctement la valeur si l’on ne prend d’abord la précaution de les rapporter aux conditions précises du problème. Et de ce point de vue l’exacte interprétation de la dialectique éléatique ne fait guère de doute. « Application particulière des méthodes mathématiques des Pythagoriciens, elle consistait précisément à déduire d’une hypothèse les conséquences qu’elle comporte ; mais c’était toujours pour ruiner l’hypothèse par le désaccord des conséquences entre elles et avec l’hypothèse 64. »

Si l’on se donne comme supposition initiale la doctrine pythagoricienne qui fait du nombre arithmétique un élément absolu des choses, il devient impossible de comprendre le mouvement. On est en effet enfermé dans une alternative : ou cet élément est à rechercher, et le mouvement se perdra dans une « dimidiation » qu’on est obligé de poursuivre à l’infini ; ou, au contraire, l’élément est donné fixe et immuable, d’où le mouvement ne pourra s’échapper pour se constituer. Faites abstraction de l’hypothèse sur laquelle repose l’économie de la preuve, le sens du raisonnement se renverse : Zénon devient un sophiste qui prend à son compte la représentation statique, la réalité spatiale, du nombre, qui en tire argument pour nier l’existence du mouvement ; et l’autorité de sa démonstration aura comme conséquence de rejeter hors du domaine de la raison tout ce qui dans la mathématique elle-même, depuis Leibniz et Newton, marque l’emprise victorieuse de l’esprit sur le contenu et sur l’infini. Renouvier ressuscitera, en plein xixe siècle, le fantôme pythagoricien de l’irrationnel comme si, du point de vue critique où il a prétendu se placer, il était permis d’ériger l’irrationnel, pris comme tel, en concept absolu, en chose en soi. N’est-il pas de toute évidence que l’irrationnel est un terme essentiellement relatif, une détermination seconde, contre-partie d’une définition préalable et préjudicielle de la raison ? Et toute définition de faculté qui se fait a priori, est nécessairement nominale ; elle ne sert qu’à marquer la limite d’un cerveau qui dogmatise, de même que le choix du nom de baptême que porte un enfant est simplement l’indice des convictions ou des goûts de ses parents.

La restriction arbitraire du domaine de la raison devait laisser le champ libre aux fantaisies de la synthèse. Là encore il suffirait de prendre à témoin Renouvier, sa complaisance croissante pour les « mythes » cosmogoniques et eschatologiques, son rôle dominant dans la genèse du pragmatisme de James. Mais, pour remonter jusqu’à l’origine, il faut revenir sur la triple ambiguïté qui était inhérente à l’usage du λόγος hellénique : calcul, raison, langage. Du moment, en effet, que le λόγος calcul se reconnaissait incapable d’aller au bout de sa tâche et de couvrir le champ de la réalité, il était nécessaire que le λόγος raison fût refoulé du côté du λόγος discours et qu’il y cherchât son appui. Déjà la théologie stoïcienne laisse apercevoir, dans la notion trouble de λόγος σπερματικός, la tendance à passer par-dessus la distinction pourtant explicite et profonde entre les deux aspects du Logos : raison intérieure et raison proférée, λόγος ἔνδιάθετος et λόγος προφορικός 65. Avec l’avènement du christianisme cette tendance s’accentue, et elle conduit à un grand événement de l’histoire européenne. Rien n’est instructif à cet égard comme la considération du problème en face duquel les Latins se sont trouvés lorsqu’ils ont eu à traduire le terme de λόγος. Récemment M. Yon y a consacré une partie d’une thèse remarquable sur Ratio et les mots de la famille de reor. « Il ne faudra pas s’étonner si oratio étant devenu dans certains cas à la place de ratio le correspondant de λόγος, on a pu un jour, et dans des conditions tout à fait spéciales, lui préférer verbum... Le besoin de concilier le messianisme hébraïque avec la philosophie des Grecs et d’établir, entre la divinité et le monde matériel avec lequel elle n’a pas de contact direct, des intermédiaires qui lui permettent d’exercer sur lui une action sans modifier sa propre nature, a fait attribuer au λόγος un rôle particulier que suggérait le double sens du mot. Il est à la fois la Raison divine qui a toujours existé au sein de dieu, et sa manifestation dans une certaine forme à un certain moment : la Parole. Mais ce double sens ratio ne l’avait pas ; c’est pourquoi il est dans la traduction de l’Évangile de Jean remplacé par verbum (I, 1).

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος

In principio erat verbum 66 »

Ainsi c’est sur une équivoque fondamentale que s’établira l’ordonnance dogmatique du culte à travers lequel le monde occidental poursuivra sa destinée religieuse. Et cette équivoque, la philosophie qui aurait dû avoir pour mission de travailler à la dissiper, l’a, au contraire, favorisée, tout au moins dans l’époque située entre Aristote et Descartes, en remplaçant à l’intérieur même du rationalisme la considération de la pensée mathématique par le primat de l’expression logique.



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