Ana səhifə

Léon brunschvicg membre de l’Institut (1869-1944) les ages de l’intelligence


Yüklə 413.75 Kb.
səhifə2/8
tarix15.06.2016
ölçüsü413.75 Kb.
1   2   3   4   5   6   7   8

CHAPITRE PREMIER

LE PRÉJUGÉ DE L’INTELLIGIBLE




Retour à la Table des matières
Dans la Logique, qui est sans doute son chef-d’œuvre, Condillac a écrit : « La route que l’analyse nous trace est marquée par une suite d’observations bien faites 16. » Mais cela ne signifie pas qu’il l’ait suivie pour son propre compte. Pas plus que Rousseau, il n’a su se défendre contre la tentation d’imaginer un état primitif où les hommes auraient été en possession des vérités immédiates que la psychologie devait plus tard ramener à la lumière de la conscience : « Au sortir des mains de l’auteur de la nature, quoiqu’ils cherchassent sans savoir ce qu’ils cherchaient, ils cherchaient bien et ils trouvaient souvent sans s’apercevoir qu’ils avaient cherché 17. La bonne métaphysique (dit-il encore) a commencé avant les langues 18. » Cet empirisme a priori ne nous apparaît pas, en réalité, moins utopique et contradictoire que le rationalisme a priori. Et, si l’on ne peut pas dire que les « observations bien faites » aient manqué depuis que la découverte des Amériques avait mis les populations d’Europe en contact avec des « sociétés inférieures », il a fallu attendre encore presque un siècle après Condillac pour voir les données de la préhistoire et de l’ethnographie atteindre le degré de précision qui permet de les organiser en un corps de doctrine soustrait à l’interprétation subjective, indépendant de tout système préconçu.

La première démarche qui oriente vers l’état positif cette branche de l’anthropologie consiste à vider de sa compréhension originelle le concept du primitif. Il ne sera plus question de « rationaliser » la genèse de l’intelligence en imaginant le point de départ d’après ce qui est pour nous le point d’arrivée, d’après notre conception actuelle de l’univers, et en traçant de l’un à l’autre la ligne la plus droite possible. La pensée du non-civilisé, comme la pensée de l’enfant, doit être envisagée, non en fonction de la nôtre, mais pour elle-même dans son comportement intrinsèque ; c’est-à-dire que la mentalité primitive désignera uniquement le champ au delà duquel nos moyens d’investigation ne nous permettent pas de pénétrer, de même que la substance simple du chimiste signifie ce que nous n’avons pas encore réussi à décomposer ; nous ne dirons rien d’absolu quand nous parlerons du premier âge de l’intelligence. Et immédiatement nous sommes en présence de l’expression que M. Lévy-Bruhl a dû choisir comme la plus propre à nous mettre en garde contre le démon de l’analogie qui altère d’avance et fausse le tableau qu’il s’agit de reproduire : la mentalité primitive est prélogique. Mais il n’a jamais manqué de recommander qu’on évite de forcer le sens du terme que son autorité a rendu classique et d’en tirer quelque inférence en ce qui concerne les sociétés dites civilisées, comme si l’on pouvait supposer démontré, même simplement admis, que ceux qui ne sont pas des primitifs suivent effectivement lorsqu’ils pensent les règles de la logique, ou qu’ils soient au courant de ces règles, ou enfin que ces règles soient les principes légitimes de l’intelligence, non seulement nécessaires, mais suffisants. Tous ces points sont contestables, en tout cas contestés. « Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il est très malaisé de définir avec précision le domaine et la tâche de la Logique. Elle devrait être la mieux établie de toutes les sciences et il n’en est pas dont les fondements soient plus discutés. Le fait est étrange (ajoute M. Arnold Reymond) puisque dire d’une vérité qu’elle est logiquement démontrée c’est dire qu’elle a atteint le maximum de rigueur possible 19. » Et d’ailleurs M. Lévy-Bruhl dans l’Introduction aux Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, avait rappelé comment « la Logique des sentiments de Ribot et la Psychologie des emotionalen Denkens du Pr. Heinrich Maier, pour ne citer que ces deux ouvrages, font éclater les cadres trop étroits où la psychologie traditionnelle, sous l’influence de la logique formelle, prétendait enfermer la vie de la pensée » 20. Parler de la mentalité prélogique ne voudra donc pas dire qu’il convienne de caractériser la mentalité primitive d’après les lois logiques, ni non plus qu’elle aille à l’encontre de ces lois, mais seulement qu’elle ne s’en inquiète pas. Les ingénieurs appelés à décider le tracé d’un canal ont le souci de découvrir le chemin le plus court ; mais n’est-ce pas le plus dangereux, et le plus tenace, des préjugés que d’imaginer la causalité du fleuve sur le modèle de la finalité du canal ?

Dès lors (pour reprendre les termes de M. Abel Rey qui a rencontré le même problème dans ses recherches sur les Débuts de la science orientale) « la prélogique est bien une prélogique et non une illogique. Et notre logique de la contradiction et de l’implication garde peut-être de celle de la participation bien plus qu’on ne croit. Il y a eu une évolution lente sans doute continue. Autant toujours qu’on peut penser en préhistoire et employer des mots qui ont chez nous un sens précis, le mythe est bien une satisfaction de l’esprit, si confuse, si fuyante, si instable qu’on se la représente. Il remplit pour ainsi dire toute la capacité de cet esprit. S’il déconcerte, c’est que sont devenues incohérentes d’antiques cohérences, inintelligibles d’anciens intelligibles. Et parce que nous ne comprenons plus, il est hasardeux de croire qu’on n’ait jamais compris ou cru comprendre ; ce qui, pour l’état psychologique, revient au même. Ainsi la certitude de l’erreur est-elle psychologiquement analogue à la certitude de la vérité. Mais l’erreur ne suppose pas une autre logique que la vérité. Elle suppose seulement une application autre de la même organisation logique. C’est en ce sens que nous voyons peut-être déjà dans la pensée mythique quelque chose de l’ordre de cette intelligibilité, qui sera la condition de la science, une pré-intelligibilité » 21.

Si l’intelligibilité se définit par la satisfaction que l’on éprouve à croire que l’on comprend, il est incontestable que le primitif, dont les enquêtes de M. Lévy-Bruhl nous font pénétrer si avant la mentalité, habite un univers infiniment plus intelligible à ses yeux que notre univers ne peut l’être pour un savant du xxe siècle. Par exemple, « dans une tribu de Californie, les Maidu, nous trouvons une mythologie admirable par son caractère synthétique, et déjà hautement explicatif. C’est une théogonie, mais qui se transforme sous nos yeux en cosmologie. L’histoire des dieux est en même temps une création. Tout est tiré d’un élément premier : l’eau. Le démiurge, faiseur de la terre ou initié de la terre, fait le monde et les hommes. Le coyote (chien, principe du mal) amène la mort et le mal. La lutte entre le démiurge, principe du bien, et le coyote, principe du mal, continue. Des monstres sont créés par le dernier, exterminés ensuite par le premier ou ses aides. Certains hommes sont changés en animaux au cours de la lutte, et c’est l’origine des espèces animales. Point n’est besoin d’insister. On voit ici se développer les tentatives d’explication de tout ce que l’homme retient déjà du monde extérieur : l’idée d’explicabilité, le besoin de rendre compte et de se rendre compte, sont là tout prêts, si les circonstances sociales sont favorables, à s’orienter vers ce qui pourra devenir le plan scientifique, le mythe cédant progressivement à la connaissance. Et sous ces trois termes qui deviendront plus tard les besoins latents de toute science, objectivité, intelligibilité, explicabilité (nous ne parlons ici que des notions capitales), nous en voyons sourdre un dernier qui se retrouvera aussi dans tout effort scientifique : l’idée d’un substrat du donné, de quelque chose qui, sous les apparences, en rend compte. Le dédoublement se fait bien mal, sans doute dans le mythe. Des notions capitales de la science, c’est elle qui se dégage de la manière la plus malaisée, la plus lente, la plus vague. Mais pourtant, elle s’esquisse ou se devine, tout inconsciente qu’elle soit, dans l’effort où elle s’annonce. Le donné immédiat n’est qu’une conséquence en effet de quelque chose de plus profond d’où il puise son origine et qui lui commande » 22.

L’exemple est si heureux qu’il dispense de rappeler la multiplicité des légendes, sacrées pour les uns, profanes pour les autres, qui procèdent du même type fondamental et que l’on rencontre tout autour du Bassin Méditerranéen dans les diverses formes de traditions mythologiques ou religieuses auxquelles nos représentations collectives sont encore aujourd’hui liées le plus directement. En particulier, il n’est pas besoin de faire remarquer comme les motifs dominants de la Genèse californienne — motif de l’eau ou motif du combat — inspirent également les vues synthétiques de penseurs qui ne sont plus simplement des théologiens, qui entrent déjà dans l’histoire de la spéculation philosophique, Thalès de Milet, Héraclite, Empédocle. La préhistoire et l’ethnographie, dont Fontenelle, avant Tylor, Sir James Frazer, Cornford, avait pressenti qu’elles s’éclairaient et se complétaient l’une l’autre 23, relèvent d’un même plan de mentalité.


Quand nous le qualifions de préintelligible, nous traduisons encore notre inquiétude et nos réserves devant l’assurance dogmatique de la pensée primitive. En fait, le primitif est, comme l’enfant, réaliste sans réserve et sans arrière-pensée. Il adhère avec une foi entière à l’objet qui occupe son esprit, cet objet ne fût-il qu’un mot ; car tout ce dont on parle existe, du fait même qu’on en parle. Et puisque c’est un privilège du croyant qu’il a « l’impression de comprendre l’incompréhen­sible » 24, on pourra dire de la mentalité primitive qu’elle est une mystique de l’intelligible, d’un intelligible qui, bien entendu n’a rien à faire avec ce que nous considérons comme la fonction propre, comme l’activité véritable, de l’intelligence. Ne suffit-il pas de se référer à l’expérience des théologies et des métaphysiques pour se rendre compte que, moins on connaît le monde, et plus facilement on l’explique, le principe explicatif ne souffrant lui-même d’aucun besoin d’explication ?

Ainsi, dès le début de notre étude, nous rencontrons le paradoxe d’un vocabulaire que les siècles ont tiré dans les sens les plus divers. L’imagination d’un monde intelligible qui serait transcendant à l’intelligence est associée dans l’histoire de la philosophie aux noms de Platon et de Kant ; ce qui ne veut pas dire qu’il soit légitime de la leur attribuer. On ne peut pas assurer qu’Aristote, si appliqué à recueillir les leçons de l’Académie, n’ait pas accentué le réalisme des idées pour s’en rendre plus commode la réfutation. Et c’est sans doute faire injure à la finesse de l’esprit platonicien que de prendre au pied de la lettre la métaphore du τόπος ωοητός et d’en faire l’objet d’une contemplation passive qui serait symétrique de la perception sensible. De même pour Kant ; s’il n’écarte pas le fantôme du noumène, si la notion équivoque ou en tout cas mixte de la foi rationnelle lui permet de conserver à la chose en soi une certaine manière de transcendance, il ne faut pas négliger ce point, tout de même capital, que la Critique, dans ce qui fait la profondeur originale de son entreprise, est dirigée contre l’ontologie de Leibniz et de Wolff, que le dogmatisme du monde intelligible est un rêve de métaphysicien éclairé ironiquement par les visions fantastiques et puériles d’un Swedenborg pour qui les arcanes du ciel et le comportement des anges n’ont pas de secret.

La responsabilité personnelle de Platon et de Kant est donc fortement atténuée dans le rapprochement entre la représentation brutalement réaliste d’un monde intelligible et les caractères spécifiques de ce qu’on appelle mentalité primitive. Il est cependant curieux de constater que ce rapprochement s’est, sinon imposé, du moins proposé de lui-même, aux premiers ethnographes, ainsi qu’en témoignent les textes recueillis par Tylor 25. Dès avant la fin du xvie siècle, un jésuite espagnol, José d’Acosta, décrivant la doctrine des Indiens du Pérou, déclare qu’elle rappelle en une certaine mesure la théorie platonicienne des idées. Le président de Brosses mentionne la croyance des Iroquois telle que la rapporte Laffiteau dans ses Mœurs des sauvages américains : « Chaque espèce animale, selon eux, a son modèle primitif dans le pays des âmes ; ce qui revient aux idées de Platon 26. » Il n’y a donc pas à s’étonner que M. Lévy-Bruhl ait été amené, dans son analyse de la pensée prélogique, à la terminologie qui avait été consacrée par Platon et que Malebranche lui a empruntée, qu’il ait parlé de participation. Mais, tandis que la participation chez Platon et chez Malebranche consiste à fixer les conditions rationnelles, mathématiquement déterminables, des relations idéales, la participation, entendue au sens de la mentalité primitive, correspond à un état d’indivision et de plasticité mentale qui fait songer aux homœoméries d’Anaxagore ou à la panmixie des Stoïciens. Tout ce qui est insolite, qui provoque le choc de l’admiration selon l’expression cartésienne, à plus forte raison tout ce qui affecte l’intérêt et la sensibilité, devient quelque chose qui demande à être expliqué à part, qui exige une cause spécialement ajustée à cet effet. Voici un indigène des Nouvelles-Hébrides qui passe sur un chemin : il voit un serpent qui tombe d’un arbre sur lui, et le lendemain de la semaine suivante il apprend que son fils est mort en Australie. Comme ces deux faits occupent à la fois sa pensée, il ne peut pas se les représenter comme indépendants l’un de l’autre 27.

Tout est contingent sans doute ; mais « rien n’est fortuit » 28 parce que rien n’est indifférent. Il n’y a donc pas de hasard, ou plus exactement l’apparence du hasard couvre une causalité supra-rationnelle, supra-sensible ; c’est l’effet d’un je ne sais quoi qui porte intérêt au sort des individus ou au cours des événements, ce que nos théories de prédestination incriminent ou bénissent sous les noms de destin ou de Providence. Il est donc vrai que, pour le primitif comme pour Hume, n’importe quoi s’associe dans la pensée à n’importe quoi ; mais, tandis que Hume tire argument de la contingence du rapport de causalité pour le restreindre au plan phénoménal, chacun des termes que le primitif fait entrer dans la relation de causalité lui apparaît comme un véhicule de pouvoirs efficaces qui ont leur source dans un réservoir universel, quelque chose comme la Force majuscule de Spencer, réalité en soi dont la force au sens quotidien du mot est une simple manifestation.

La technique se double immédiatement de mystique. « Quels que soient les instruments, armes, outils, procédés employés, les primitifs ne pensent jamais que le succès soit certain ni même possible si l’on ne dispose que d’eux, si le concours des puissances invisibles n’est pas assuré 29. » A peine peut-on dire, d’ailleurs, que cette pensée procède par induction : « Le monde visible et le monde invisible ne font qu’un 30... L’ensemble des êtres invisibles est inséparable... de l’ensemble des êtres visibles, il n’est pas moins immédiatement présent que l’autre, il est plus agissant et plus redoutable 31. »La tradition panique, la contagion de la peur, tiennent lieu de raisonnement et interdisent à la croyance de s’éprouver. On peut ne pas craindre les tigres et les serpents qu’on voit, on les tire et on les tue ; mais l’indigène le plus courageux se sent désarmé devant « les tigres artificiels » et les « serpents spirituels », devant les fantômes « sacrés » dont l’éducation a peuplé son cerveau 32.

La mentalité primitive se présente donc comme spiritualiste, au sens métaphysique du mot. « C’est vraiment (pour reprendre une formule de Miss Kingsley que M. Lévy-Bruhl aime à citer) quand il s’agit d’elle que l’on peut dire que le monde qui l’entoure est un langage que les esprits parlent aux esprits 33. » Pour préciser ce qu’il faut entendre par esprit, on nous donne, d’ailleurs, l’embarras du choix : ce seront les charmes ou sortilèges qui émanent des sorciers, les esprits des morts, ou encore, au sens le plus large, les esprits qui animent les fleuves, les rochers, la mer, les montagnes, les objets fabriqués 34. De ce point de vue, l’expérience des primitifs doit paraître plus complexe et plus riche que la nôtre : « Elle dispose d’une dimension supplémentaire... non pas une dimension de l’espace précisément, mais une dimension de l’expérience dans son ensemble » 35, transcendante en quelque sorte au plan terrestre, « extra-spatiale, extra-temporelle » 36.



Ainsi, de même que les langues archaïques sont plus chargées de désinences et de flexions que les idiomes qui leur ont succédé, l’investigation de la pensée primitive ne nous met nullement en présence de ces éléments simples auxquels l’analyse idéologique avait prétendu conduire. Nous n’allons pas du moins au plus. Ce qui frappe, au contraire, dans cet âge de l’intelligence humaine, c’est qu’elle ne se montre jamais à nous déficiente ou même hésitante. Pour les primitifs comme pour les devins et prophètes d’autrefois le monde est entièrement transparent ; ils n’éprouvent aucune incertitude sur les intentions secrètes dont dépend l’issue des événements. Sans doute objectera-t-on qu’au point de départ de ces représentations et de ces croyances, si fantastiques qu’elles nous semblent, il ne peut pas ne pas y avoir le sentiment positif d’une liaison entre les antécédents et les conséquents, entre les moyens et la fin, sentiment impliqué dans l’activité que déploient les sociétés inférieures pour se défendre contre les bêtes, se nourrir, s’abriter, s’habiller. Mais précisément, sur ce terrain de la technique, des questions se sont posées auxquelles la considération de la technique ne leur permettait pas de répondre. Il aurait fallu pour cela une attention aux manières de faire, non seulement plus réfléchie et minutieuse, mais moins impatiente et intéressée, alors que la technique va directement au succès, sans se donner le recul indispensable pour mesurer la distance où on est resté du but, sans revenir sur le chemin parcouru. Mais il convient d’aller plus loin. Nous admettrons que les primitifs ne soient pas étrangers au raisonnement expérimental suivant les règles de la méthode de différence que les manuels ont enseignées si longtemps d’après Bacon et d’après John Stuart Mill ; il suffira de nous référer à l’état où est parvenu actuellement notre savoir pour comprendre que la recherche de l’antécédent causal, poursuivie systématiquement autant que l’on voudra, ne pouvait manquer de décevoir l’intelligence primitive, et de l’égarer. Sous leur forme classique les canons de l’induction sont destinés à déceler la cause par un tri méthodique, par un procédé régulier d’élimination ; ils doivent leur valeur apparente à cette supposition implicite que les antécédents du phénomène sont déjà présents tous ensemble à l’observateur, étant susceptibles d’être saisis à l’échelle humaine — supposition naturelle qui, théoriquement, ne souffre aucune difficulté, mais qui par malheur se trouve fausse. L’expérience met en échec les postulats de l’empirisme. Le secret de la causalité dans l’univers est au delà de la prise des sens ; il réside, là où l’observation vulgaire ne permettait pas de le soupçonner, dans le domaine de l’infiniment petit. L’analyse depuis Leibniz, la biologie depuis Pasteur, la science physico-chimique, enfin, depuis Jean Perrin nous ont appris à y découvrir les facteurs décisifs des phénomènes. Autrement dit, l’expérimentation véritable réclame une méthode de différenciation, et non pas de différence 37.

Si nous réfléchissons à cela, nous serons moins étonnés du spectacle que présentent les sociétés inférieures. Elles ne tournent pas le dos à l’expérience causale ; mais c’est cette expérience elle-même qui les abandonne à mi-chemin. Par la conscience qu’elles prennent tant de leurs succès que de leurs échecs, elle les conduit à la dépasser pour se mettre à l’abri des incessants démentis qu’elle inflige à notre attente, pour appliquer en toute sécurité le principe de logique qui veut que les mêmes causes produisent les mêmes effets, alors que rien n’est plus directement contredit par l’observation quotidienne. La pêche et la chasse ne sont pas également heureuses, même dans des conditions toutes semblables ou avec des pratiques identiques. Deux blessures qui ont la même apparence n’évoluent pas de la même façon ; et le primitif naturellement s’en est aperçu : tous ceux qui touchent un lépreux ne prennent pas la lèpre 38. Seulement ce qui le caractérise, c’est l’incapacité de supporter qu’il n’y ait pas de réponse à ses questions, habitué qu’il est à se considérer dans un monde que son inquiétude et son espérance ont saturé de causalité. Inévitablement donc, à défaut de la cause positive qui ne peut pas lui échapper parce qu’elle réside dans un mécanisme trop subtil de la nature, dans un jeu de facteurs qui sont, nous le savons depuis moins de cent ans, d’un ordre de petitesse incroyablement au-dessous du seuil de la donnée sensible, il imagine une cause qui, elle, ne décevra pas, car elle transcende par son caractère le contrôle de l’expérience. Tel est le processus de pensée que M. Lévy-Bruhl dégage avec précision : « Les causes qui amènent infailliblement la mort d’un homme en un nombre d’années qui ne peut dépasser certaines limites, l’usure des organes, la dégénérescence sénile, le ralentissement des fonctions ne sont pas liées nécessairement à la mort. Ne voit-on pas des vieillards décrépits qui continuent à vivre ? Si donc, à un moment donné, la mort survient, c’est qu’une force mystique est entrée en jeu... Bref (ajoute M. Lévy-Bruhl) si le primitif ne prête aucune attention aux causes de la mort, c’est qu’il sait déjà pourquoi la mort s’est produite, et, sachant ce pourquoi, le comment lui est indifférent. Nous sommes ici en présence d’une sorte d’a priori sur lequel l’expérience n’a pas de prise 39. » L’analyse est singulièrement instructive ; ce n’est pas le pourquoi qui cache le comment ; mais, parce que le comment se dérobe, le pourquoi s’invente. Un déterminisme qui repose uniquement sur la base du monde perçu ne peut manquer de trahir à chaque instant la prévision qui, logiquement, serait le mieux fondée. D’où il résulte que l’instinct de causalité n’a fait que toucher terre ; il n’a rencontré de satisfaction pleine et définitive que dans l’essor de ce qu’on doit appeler avec Bacon l’intellectus sibi permissus, c’est-à-dire l’imagination séduisante d’un univers de causes situé au delà du plan horizontal, inaccessible et par suite « imperméable » à l’expérience commune.
L’atmosphère de la pensée primitive est celle que l’Iliade ou la Tétralogie nous rendent familière, où l’homme terrestre ne vit que « l’envers d’une destinée » qui se joue et se décide par-dessus sa tête et sa conscience. Ce qui se déroule à travers l’espace et le temps n’a pas ses conditions véritables dans le lien spatio-temporel. « On ne meurt pas d’un vent froid, cela n’a pas d’importance ; on ne tombe malade et on ne meurt que par le fait d’un sorcier 40. »

Une telle représentation du monde et de la vie semble se désigner elle-même comme mystique et surnaturelle. Cependant, appliquées aux sociétés inférieures, ces expressions ne sauraient être retenues sans les avertissements que M. Lévy-Bruhl a eu la précaution de multiplier. Chez nous, en effet, elles sont définies d’une façon précise par leur corrélation avec un terme d’antithèse. Nous savons, par exemple, à quel moment nous outrepassons le sens arithmétique d’un nombre pour lui ajouter une valeur suprarationnelle ; nous savons de quel droit nous parlons de miracle en considérant le prodige dont nous parlent les témoins comme irréductible et contradictoire aux conditions du rapport causal. Cette opposition, nécessaire pour que nous prenions effectivement conscience de ce moment de passage, pour que nous puissions qualifier un phénomène de mystique ou de surnaturel, n’a pas de place dans l’esprit des primitifs. Chez eux le nombre est à la fois, par une implication inconsciente et dès lors indissoluble, arithmétique et mystique. L’instrument de calcul et le véhicule de pouvoirs occultes sont indivisibles, de par la magie du mot. Autrement dit, dans la mentalité archaïque cette capacité discriminative du jugement ne s’aperçoit pas qui sépare les plans et, quelle que doive être par ailleurs la réponse, permettra au moins de dégager le sens de la question. La mentalité primitive est essentiellement précritique, critique désignant ici non pas une doctrine en particulier, mais l’entrée en jeu de l’« instrument judicatoire », qui fait apparaître une fonction nouvelle, un âge différent, de l’intelligence.

Les primitifs sont hors d’état de s’interroger sur l’existence et encore moins sur la possibilité du surnaturel, qui est, pour eux, de tous les instants, mêlé au cours ordinaire des choses qu’il régit et qu’il explique. Dès lors, que l’on invoque, avec Durkheim, le primat des représentations collectives ou, avec M. Lévy-Bruhl, que l’on se réfère à une sorte de catégorie affective, le système se ferme sur soi sans prêter le flanc au doute. Une cause transcendante, imaginaire comme toute transcendance, est par définition une cause infaillible. Si l’on cherche sur terre les sources du Nil, il faudra bien remonter le fleuve pour « aller y voir ». Mais si, avec les anciens Égyptiens, on croit que l’eau du fleuve provient des pleurs d’une déesse, alors tout se résout de lui-même. A plus forte raison, quand la causalité transcendante est complétée par une finalité répondant, terme pour terme, à nos craintes ou à nos espoirs. Dans l’état d’enfance intellectuelle, nous ne concevons pas d’événement qui ne soit qualifié par rapport à notre désir, car nous n’imaginons pas que ce qui nous intéresse laisse l’univers indifférent. Pour les contemporains de Virgile le ciel et la terre s’émeuvent et s’ébranlent à la mort d’un César ou d’un Dieu. Les sociétés inférieures apparaissent plus démocratiques. N’importe lequel de leurs membres passe ses jours et ses nuits comme dans une maison hantée, dans une forêt merveilleuse, toute chargée de charmes maléfiques ou sauveurs. Un échec est une vengeance ; une maladie est une punition. On guérit ou on triomphe grâce à une protection, que l’on s’efforcera de se procurer par la pratique d’un rite orthodoxe ou magique ; ce qui ne veut pas dire que la représentation primitive du monde et de la vie soit seulement égoïste et utilitaire. Les facteurs sentimentaux interviennent ; c’est une croyance populaire que les « dispositions » ne sont pas des abstractions comme pour nous ; elles ont une vertu efficace : un « désir » peut devenir fatal sans même qu’il ait été « un souhait conscient, défini et formulé » 41. Au moment où Mélisande laisse tomber l’anneau que Golaud lui a donné, il est renversé sous son cheval. Et de même, à Samoa « le fait que le chef était en colère, ou qu’une femme de pêcheur boudait ou se disputait en l’absence de son mari, suffisait entièrement pour qu’il ne prît pas de poisson ; chez les Dayaks une querelle des parents met la vie de l’enfant en danger » 42.

Ainsi un monde où les rapports de causalité physique se doublent de rapports de causalité morale satisfait à l’idéal d’une explication harmonieuse et totale ; il est, au sens le plus fort du mot, en extension comme en compréhension, le monde intelligible, c’est-à-dire qui dépasse l’horizon que l’intelligence positive parcourt et conquiert. Il y a donc à présumer que nette formation de mentalité archaïque n’aura pas complètement disparu de nos cerveaux. Nous en demeurons imprégnés, ne fût-ce que par les contes qui ont provoqué nos premières admirations d’enfants ; et à nous retrouver brusquement en leur présence, nous ne pouvons pas ne pas éprouver une sorte d’attrait nostalgique, qui nous fera croire à une révélation. C’est en 1930 que M. Formichi publiait cette déclaration, dont la rencontre est une bonne fortune pour l’amateur de géologie mentale : « La loi de causalité domine donc le monde, et non seulement le monde physique, mais aussi le monde moral. C’est là le point où l’Inde nous dit la parole nouvelle. Notre science se borne à admettre la loi de causalité dans le monde physique et en proscrit le miracle en ce sens que tout obéit rigoureusement à une cause et que l’arbitraire n’est pas admis. L’Inde transporte la loi de causalité également dans le monde moral et raisonne ainsi : toute pensée, toute parole, toute action de l’homme est une cause qui produit fatalement un effet ; c’est une semence d’où, par une inéluctable nécessité, proviendra un fruit. Beaucoup de ces fruits sont recueillis durant la vie présente, mais beaucoup d’autres, la mort intervenant, seront recueillis, comment et quand ? Penser qu’ils ne mûriront plus et qu’ils ne seront pas recueillis signifierait qu’on admet la possibilité d’une interruption et d’une limitation de la loi de causalité ; ce qui est absurde, parce qu’une telle loi inflexible et souveraine ne connaît ni arrêt ni limite 43. »

Toute la préhistoire et toute l’ethnographie protestent cependant contre l’apparence de « nouveauté ». Si la relation causale se présente dans l’humanité archaïque avec plus d’ampleur que dans l’humanité réfléchie, c’est précisément que le premier mouvement de l’esprit consiste à généraliser et à extrapoler suivant l’ordre de son désir, qui transcende orgueilleusement l’ordre du monde. La sagesse est dans une cure méthodique d’amaigrissement, ou, en style plus noble, dans un vœu sincère de pauvreté. Ce qui paraît « absurde » d’un point de vue strictement rationnel, c’est en réalité de détacher la causalité des conditions où elle s’applique d’une façon certaine, et de la transformer en loi impérative, en principe absolu, n’ayant d’autre fondement que l’arbitraire d’un décret humain. Cette prescription d’humilité salutaire, cette exigence de vérité incorruptible, Jules Lachelier les avait formulées, justement à propos de la causalité transcendante, dans le passage de son Cours de logique, où il mettait en évidence la vanité de l’argument du premier moteur : « Si je prétends inférer l’existence de Dieu de la considération de l’univers, à l’exemple du physicien qui conclut de l’effet à la cause, je commets un paralogisme. Sans doute tout effet suppose une cause, mais une cause du même ordre que lui, c’est du moins tout ce que nous sommes en droit d’affirmer d’après les lois de notre entendement 44. » Le paralogisme une fois découvert, on ne pourra que feindre de ne pas l’apercevoir, en fermant les yeux à l’évidence ; on se réfugiera derrière un prétendu « sens commun », dont on sait pourtant qu’il est le résidu des illusions du genre humain, le lieu géométrique de ses préjugés. Par quoi il nous semble qu’on ne réussit à rien sinon à se classer soi-même suivant le parti que l’on prendra dans l’unique alternative où s’opposent primitifs et civilisés, Moyen Age et temps modernes, Orient et Occident.
Retour à la Table des matières


1   2   3   4   5   6   7   8


Verilənlər bazası müəlliflik hüququ ilə müdafiə olunur ©kagiz.org 2016
rəhbərliyinə müraciət