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J’écris pour me sauver” Indésirable dans son pays, l’écrivain turc Orhan Pamuk plaide pour la reconnaissance du génocide arménien et l’entrée de son pays dans l’Europe. Entretien


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tarix11.06.2016
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Orhan Pamuk :

Ferit Orhan Pamuk (1952), plus connu sous le nom d’Orhan Pamuk, est un écrivain turc, prix Nobel (2006); également professeur à l'Université de Columbia, aux États-Unis, où il enseigne la littérature comparée et l'écriture. Ses livres ont été vendus dans le monde entier dans plus d’un million d'exemplaires.

J’écris pour me sauver”



Indésirable dans son pays, l’écrivain turc Orhan Pamuk plaide pour la reconnaissance du génocide arménien et l’entrée de son pays dans l’Europe. Entretien.

Orhan Pamuk se définit lui-même comme un graphomane : il tient compulsivement un journal intime depuis quarante ans, écrit sur les livres et l’art, la politique bien sûr, son pays, la Turquie, les différences et rapprochements entre Orient et Occident, toutes les problématiques qu’il a placées au coeur d’une poignée de romans exigeants comme Vie nouvelle ou Neige.

 D’autres couleurs est le fruit de cette graphomanie, recueil de textes écrits depuis vingt-cinq ans pour des journaux ou pour lui-même, étrange puzzle autobiographique où se côtoient des textes sur sa fille, sur la mort de son père, son discours pour la réception du prix Nobel de littérature en octobre 2006 ou plusieurs pages sur le procès que le gouvernement turc lui a intenté en janvier de la même année.

Une grande pudeur l’empêchant de parler trop intimement de sa vie et des femmes qu’il a aimées, ses textes les plus forts sont politiques. En 2005, il dénonça dans un quotidien suisse le refus turc de reconnaître le génocide arménien. Les médias de son pays l’ont traîné dans la boue, les groupes nationalistes l’ont menacé de mort et les juges l’ont poursuivi un temps au titre de l’article (liberticide) 301 du code pénal en l’accusant d’avoir offensé “l’identité turque”. Le prix Nobel ne l’a pas protégé dans son pays mais rendu plus important partout ailleurs. Rencontre à Paris avec un homme souriant et détendu, porte-parole de ce que devrait être la Turquie.

 ENTRETIEN > Votre vie a été menacée en Turquie. Vivez-vous toujours à Istanbul ?

 Orhan Pamuk – Pas à temps complet. Je vis quatre mois de l’année à New York, où j’enseigne à l’université Columbia, puis quatre à cinq mois à Istanbul où j’ai des amis, ma maison, mes livres, où je sais que je serai enterré. J’y retrouve aussi mes gardes du corps, car la Turquie reste encore un pays risqué pour moi : j’y suis heureux, mais aussi contrarié, énervé par la culture de la répression, par les menaces, la violence, les journaux qui publient encore des mensonges à mon sujet. Le reste de l’année, je le passe dans d’autres pays, comme l’Inde car ma fiancée est indienne… Je voyage beaucoup. Depuis cinq ou six ans, ma vie est devenue si étrange, tellement pleine. Il m’est arrivé tant de choses entre mon procès et le Nobel, qui a définitivement fait de moi un homme très occupé. J’ai été sauvé par ma capacité à écrire n’importe où, même sans confort. Je n’écris pas pour me détendre mais pour me sauver. L’année dernière, j’ai publié un livre de six cents pages en Turquie (qui sera publié en 2010 en France – ndlr) que j’ai écrit avant, pendant et après le procès que j’ai eu à subir, et cela m’a aidé à tenir le coup. L’écriture est le meilleur antidépresseur que j’ai trouvé.

 Etes-vous en colère contre votre pays ?

 Comment être en colère contre son pays ? Je suis fait de la Turquie, de la culture turque, de la langue turque… En revanche, je n’oublierai jamais les ennemis que j’y ai. Il ne faut pas confondre la Turquie avec son gouvernement ou avec ses partis extrêmes. La Turquie reste mon pays et je veux pouvoir y aller et m’y exprimer comme je le veux. Avant tout, je suis un écrivain et je veux préserver cet enfant en moi. Ceux qui veulent détruire cet enfant, je ne cesserai jamais de m’y opposer.

 Vous dites qu’il vous était pénible de dénoncer les atteintes à la liberté d’expression en Turquie dans des journaux occidentaux hostiles à l’entrée de votre pays dans l’Union européenne. Vous, vous y êtes favorable. Pourquoi la Turquie devrait- elle faire partie de l’Europe si elle n’est pas une vraie démocratie ?

 L’Europe ne doit pas se fonder sur la religion ou le nationalisme mais sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Même chose pour la Turquie, qui doit intégrer de nouveaux idéaux acceptables : une société ouverte, libre, sécularisée, combinée avec l’identité turque. Politiquement parlant, la présence de la Turquie dans l’Europe rendrait celle-ci différente : plus tolérante et multiculturelle. En 2005, la Turquie était en bonne position pour entrer en Europe, mais l’extrême droite turque, une partie de l’armée turque, des médias et de la mafia ont formé une coalition pour bloquer l’entrée. Mon procès n’est rien par rapport à ce qui s’est produit en Turquie à cause de ces groupes. En face, il y a Sarkozy et Merkel, qui ne veulent pas de la Turquie en Europe. Je crois que même si mon pays faisait plus grand cas des droits de l’homme et de la liberté d’expression, ces deux-là s’y opposeraient encore. Pourtant, je suis certain que l’entrée dans l’UE bouleverserait les choses en Turquie, que la liberté d’expression y serait enfin possible.

 La Turquie reconnaîtrait enfin le génocide arménien ?

 Le premier problème à régler, c’est d’abord la question de la liberté d’expression, j’insiste sur ce point. Les Turcs décideront ce qu’ils doivent penser du passé, mais pour le leur permettre, il faut d’abord que nous puissions en parler librement.

 Que pensez-vous de Paris qui projette les couleurs du drapeau turc sur la tour Eiffel à l’occasion de la Saison turque ?

 Il n’y a rien à en penser, ça n’est que de la diplomatie. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir ce que Sarkozy ou Merkel pensent de la Turquie, mais ce que les gens en pensent : à la fin, c’est eux qui décideront. Malheureusement, les Européens, comme les Turcs, sont sous l’influence de certains médias opposés à l’entrée de la Turquie dans l’UE.

 Comment avez-vous travaillé le rapport entre Occident et Orient dans vos romans ?

 Il y a bien un Orient et un Occident, mais ce sont des généralités car à partir du moment où vous vous concentrez sur les particularités, il n’y a plus ni l’un ni l’autre, il n’y a que la texture de la vie. Je suis avant tout un romancier, et si vous envisagez les choses sous cet angle, les Turcs, les Européens, les Américains et les Japonais sont plus ou moins les mêmes. Mais l’idée de nations, tout ce jargon “Orient-Occident” et “choc des civilisations” ne sert aux politiciens qu’à justifier leurs actes, comme Bush tuant 200 000 Arabes. Dans mes premiers romans, Le Château blanc ou Mon nom est Rouge, je me concentrais sur cette opposition, mais plus je vieillis plus je pense que les Turcs connaissent mieux qu’on le croit les bénéfices de l’Occident, de la liberté d’expression, du respect des minorités. Aujourd’hui, je regarde le monde depuis ma fenêtre, qui se situe à Istanbul, et je regarde vivre les gens de cette ville.



Dans le texte “La Colère des damnés”, extrait de D’autres couleurs, vous parlez de l’humiliation ressentie par les pays orientaux à cause de l’Occident. Vous concluez par “Rien ne peut davantage justifier le soutien aux “islamistes” jetant de l’acide nitrique au visage des femmes que le refus et l’incapacité de l’Occident à comprendre la colère des damnés de la terre”. En invoquant nos responsabilités, n’êtes-vous pas en train de les dédouaner des leurs ?

 Je ne dis pas ça. Cela reviendrait à dire qu’Hitler n’était pas responsable : bien sûr qu’il l’était, mais le traité de paix signé après la Première Guerre mondiale est aussi responsable de la montée d’Hitler et du nazisme. Il y a des motivations personnelles et il y a aussi l’histoire. D’abord, je précise que les talibans sont mes ennemis ; ensuite, j’ai écrit un livre intitulé Neige, dont l’un des enjeux était d’essayer de comprendre une personne qui est différente de vous. L’ennemi absolu de l’Occident est l’islamiste fondamentaliste et terroriste. Comme je crois qu’on se doit de comprendre son ennemi, on ne peut pas juste se dire que le terroriste est en colère et mauvais. En tant que romancier, je me dois de comprendre, c’est d’ailleurs de plus en plus ce pourquoi j’écris : être en empathie. Ça ne veut pas dire que je suis d’accord avec le terrorisme. Que l’Occident ait une responsabilité envers le monde non occidental est indéniable, et je peux comprendre la colère de certains, leur sentiment d’humiliation, comme en Palestine. L’histoire du monde est faite par l’Amérique et l’Europe, ils décident qui doit être tué, ils influencent même notre vie quotidienne : ce qu’on doit manger, comment on doit vivre, quels nouveaux gadgets on peut acheter… Ça peut être mal vécu.

 Votre prochain roman se situe en Turquie ?

 Le Musée de l’innocence, qui devrait paraître ici l’année prochaine, est un long roman panoramique de 600 pages qui fait le portrait d’Istanbul de 1975 aux années 2000. On suit un homme passionnément amoureux d’une de ses cousines qui appartient à la branche pauvre de la famille. Chaque fois que j’allais mal, ce livre était avec moi. C’est mon roman préféré. Et je crois que si on se souvient de moi pour un livre, ce sera pour celui-là.



 D’autres couleurs (Gallimard), traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, 544 pages


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