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Extrait du chapitre second (vers les pages 100-120)


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EXTRAIT DU CHAPITRE SECOND (vers les pages 100-120)
Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fenêtres s'ouvraient sur Paris, sur cet océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots pressés emplissant l 'immense horizon. Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne. II souriait à l'espace, il etait d'une galanterie inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d'où sortait la voix profonde des foules. On était à 1'automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s’alanguissait, d'un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur un lac; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et tandis que les fonds s'emplissaient d'une brume légère, une poussière d'or, une rosée d'or tombait sur la rive droite de la ville, du coté de la Madeleine et des Tuileries. C'etait comme le coin enchanté d'une cité des Mille et Une Nuits, aux arbres d'émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. II vint un moment où le rayon qui glissait entre deux nuages, fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d'or dans un creuset.

« Oh! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris!»

Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces – là de n'être pas faciles à ramasser. Mais son mari s'etait levé, et s'accoudant sur la rampe de la fenêtre :

«C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas?... là, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire... Ah! cette fois, tout va brûler! Vois-tu?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste. »

Sa voix devenait grave et émue. La comparaison qu'il avait trouvée parut le frapper beaucoup. II avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s'était également accoudée, à son côté:

« Oui, oui, j 'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris! Vois donc comme il est immense et comme il s'endort doucement! C'est bête, ces grandes villes! II ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou1 ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre. »

Angèle croyait que son mari plaisantait. II avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle naît, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.

«0n a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une misère. Regarde là-bas, du cote des Halles, on a coupé Paris en quatre... » Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.

«Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l’on perce? demanda sa femme.

- Oui, la grande croisée de Paris2, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l'Hôtel – de - Ville. Jeux d'enfants que cela! C'est bon pour mettre le public en appétit... Quand le premier réseau sera fini, alors commencera la grande danse. Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au premier réseau. Les frontons agoniseront dans le plâtre... Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille ; puis, de ce coté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine Monceau et une troisième entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des entailles partout, Paris haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maisons, traversé par d'admirables voies stratégiques qui mettront les forts au cœur des vieux- quartiers. »

La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide.


1 La rue d’Anjou joignait la rue du Faubourg Saint-Honoré et la rue de la Pépinière. Le percement du boulevard Malesherbes et du boulevard Haussmann y fit disparaître de nombreux hôtels particuliers.

2 La nouvelle croisée de Paris relie l’Est à l’ouest, de l’Etoile à la Bastille par l’ Avenue des Champs-Élysées et la rue de Rivoli, et le nord au sud, de la gare du Nord au Quartier Latin par les boulevards de Strasbourg, Sébastopol, et Saint-Michel.

Le « nouveau boulevard » évoqué ici est le boulevard du Centre, appelé plus tard boulevard de Sébastopol, en hommage à al victoire franco-anglaise de Sébastopol, en Crimée (1885). Les deux entailles dessinées par la main d’Aristide préfigurent le boulevard du Prince Eugène (futur boulevard Voltaire) et la boulevard Malesherbes.





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